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Marc Bloch, l’actualité de la résistance

Espresso politique

«M.B. toujours à Lyon, au fort Montluc. Il a été durement traité. Trois côtes enfoncées. Soumis au supplice de la baignoire, broncho-pneumonie, dont il s’est remis. Mais il a révélé qui il était. On craint beaucoup pour lui.» Dans ses notes, le sociologue Maurice Halbwachs, qui sera quelques mois plus tard déporté à Buchenwald, raconte l’arrestation et les sévices endurés par Marc Bloch dans les locaux de la police secrète du Reich. «Le visage tuméfié et ensanglanté», ce dernier tente de se suicider dès les premiers jours. Torturé dans les sous-sols de la Gestapo lyonnaise par Klaus Barbie et ses sbires, l’illustre historien, cofondateur des Annales avec son ami Lucien Febvre, sera fusillé le 16 juin 1944 avec 29 autres résistants, au bord d’un champ dans l’Ain, à Saint-Didier-de-Formans, à quelque 25 kilomètres au nord de Lyon.

«Mourir dans l’anonymat sans sépulture ni deuil, sans souvenir même, constitue la sanction suprême infligée par le nazi», rappelle l’historien Alya Aglan dans son récent ouvrage La double mort de Marc Bloch (Flammarion, 2026). Parmi les exécutés se trouvent des menuisiers, un maçon, un cheminot, un plâtrier, un mécanicien, quelques militants communistes. Marc Bloch est le seul universitaire de cette «cohorte de suppliciés». Juif, considéré comme communiste et chef des «terroristes» par l’occupant, il est, à 57 ans, le plus âgé des fusillés.

Pendant deux ans, dans la région lyonnaise, plaque tournante de la Résistance, Bloch agit sous plusieurs fausses identités (Narbonne, Rolin, Blanchard) et coordonne l’activité de divers groupes clandestins. Soldat des deux guerres mondiales, il occupe dès 1937 la chaire d’histoire économique à la Sorbonne, un poste qu’il perd à l’automne 1940 avec l’arrivée au pouvoir du maréchal Pétain. Il enseigne à l’université de Montpellier jusqu’à l’occupation allemande et italienne de la «zone libre» en novembre 1942. Son adhésion à la Résistance n’est que la suite logique de sa conception du rôle des intellectuels au service de la vérité et de la justice: «Je croyais à l’avenir parce que je le faisais moi-même», peut-on lire dans ses Carnets inédits. Interdit d’exercer sa profession, spolié de ses biens, banni dans son propre pays, «l’historien se glisse dans les plis d’une guerre civile où des Français traquent, pour le compte des nazis, d’autres Français» (Alya Aglan).

L’auteur des Rois thaumaturges, de L’Etrange Défaite ou de l’Apologie pour l’histoire ou le métier d’historien, par son œuvre et son combat, nous a légué un héritage intellectuel et moral immense. Médiéviste de premier plan et historien mondialement reconnu, Marc Bloch incarne le modèle même de l’intellectuel engagé. Dans une lettre adressée à l’un de ses élèves en mai 1941 (citée par Alya Aglan), il ne cache pas son admiration pour ceux qui sautaient le pas: «Le groupe clandestin de Clermont est admirable de foi, de ténacité, de courage. Leur exemple nous est à tous une leçon.» Patriote assumé malgré ses problèmes de santé, il met son expérience de la Grande Guerre au service de la lutte clandestine et théorise, aux côtés de Jean Moulin, ce que devrait être une société plus juste une fois le conflit terminé. Pour Bloch, être historien signifie réfléchir sur le passé, mais également sur le présent et le futur, afin de contribuer à améliorer la société, en particulier pour les jeunes générations.

Son destin rappelle celui d’un autre grand intellectuel, arrêté et torturé par la Gestapo à Paris avant d’être déporté à Buchenwald: Stéphane Hessel, auteur du cri de colère Indignez-vous, véritable manifeste de rébellion contre les injustices, les abus de pouvoir et les inégalités. Le 23 juin prochain, la dépouille de Marc Bloch sera inhumée au Panthéon aux côtés de 83 autres grandes figures de la Nation (76 hommes et 7 femmes). C’est ainsi que la France lui exprimera officiellement sa reconnaissance. Il faut espérer que sa «panthéonisation» ne se limitera pas à une célébration formelle et ritualiste, mais qu’elle sera l’occasion de réfléchir sur les nouvelles inquiétudes globales: sur les guerres, les injustices, les abus, les nouvelles formes de despotisme, voire de fascisme qui, de la Palestine aux Etats-Unis et à l’Europe, risquent de nous ramener aux moments les plus sombres de notre histoire.

Roberto Antonini est un journaliste tessinois, ancien correspondant à Washington pour la RSR.

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