Dans le cadre des festivités de son cinquantième anniversaire, la Collection de l’art brut organisait samedi dernier une table ronde réunissant deux écrivaines ayant placé un ou une artiste brut·e au cœur de leur récit: d’un côté, la Romande Chloé Falcy qui fait de feu Eugène Gabritschevsky le personnage central de La Mécanique des ailes (2025), de l’autre, la récipiendaire française du Prix de Flore 2005 – Joy Sorman – partie, elle, à la rencontre d’Irène Gérard (La Vie brute, 2026). Le vertigineux ouvrage de la première ayant déjà été «reçu» et justement salué par la critique, intéressons-nous au second – non encore officiellement diffusé.
Voix singulière de la littérature contemporaine, ancienne professeure de philosophie, Sorman développe – depuis plus de vingt ans – une œuvre mêlant enquête, immersion et création littéraire. Dans un style serré et d’une profonde humanité, elle nous entraîne dans des mondes souvent soustraits aux regards: hôpitaux psychiatriques, tribunaux ou encore abattoirs.
Avec La Vie brute, l’autrice raconte sa découverte d’Irène Gérard, de la Haute-Ardenne belge ainsi que de La «S» – Grand Atelier, centre d’art brut et contemporain qui accueille Irène depuis près de vingt ans. Déjà touchée par les œuvres de l’artiste wallonne, Sorman entendait approcher l’«art brut vivant», observer les modalités de création d’Irène, rencontrer la personne même de l’artiste mais aussi se désordonner, s’agiter, se dépayser à son contact.
S’agissant des procédés de la peintre, Sorman observe que le faire importe à Irène bien plus que l’œuvre elle-même (un terme qu’elle n’emploie guère, d’ailleurs). Refusant le qualificatif d’«occupationnel» associé depuis Philippe Pinel à l’usage de l’art dans l’univers psychiatrique, l’écrivaine préfère parler de «pratique assidue» – d’une pratique à même de calmer le feu de l’esprit d’Irène, de l’abîmer dans la patience, l’attention et la méticulosité. Dans une notation digne des analyses de Bourdieu relatives au goût ouvrier, on lit: «Irène ne me demande pas si c’est beau mais si c’est juste car l’exactitude est le plus important, bien faire son travail prime sur tout le reste.»
Outre son intérêt littéraire, La Vie brute est susceptible d’alimenter très valablement le débat sur les évolutions de l’art brut. Si, avec l’humanisation de l’accompagnement de la marginalité dont il est ici question, la singularité de style ou la résonance avec d’autres œuvres de l’art brut paraît préservée, la qualité d’authenticité semble, pour d’aucuns, un critère moins assuré. Certains puristes considèrent, en effet, que la sollicitude, le souci de la sécurité, le respect même et la reconnaissance qui entourent désormais nombre d’artistes des ateliers de création représentent une forme de corruption par aseptisation qui, selon eux, neutralisent la déviance créatrice de manière aussi efficace que la neuroleptisation!
Qu’en est-il de cet accompagnement dans le lieu où crée Irène? La «S», affirme Sorman, constitue un «lieu d’émancipation par l’art – rien de thérapeutique ni de compassionnel là-dedans, surtout pas, pas de discours apitoyé sur l’inclusion; tous les artistes ont intégré le lieu forts de leur talent.» Les animateurs «n’animent pas vraiment, ni ne transmettent, ni n’enseignent, n’expliquent surtout pas, n’apprennent rien, ne valident rien, accompagnent plutôt, accueillent d’abord, guident, encouragent, suggèrent – peut-être un peu plus de rouge ici? tu ne veux pas une feuille plus grande? tu es certaine que tu as terminé?». Reprenant l’expression de Fernand Deligny, Sorman évoque une «présence proche» aussi libérale qu’encapacitante – dans le style de celle incarnée par le «maître ignorant» de Jacques Rancière.
Un élément vient toutefois nuancer l’impression de pleine latitude qui émane de cette hétérotopie ardennaise. En effet, Sorman dépeint Irène en «traductrice» dévisageante (le mot est de l’autrice) interprétant – de sa syntaxe brisée – les modèles qui lui sont proposés: Botticelli, par exemple, ou des images pieuses. Des modèles qui relèvent manifestement de la culture la plus «légitime» et sont de nature à ravir particulièrement les esthètes patentés qui – malgré ou piqués par l’opération de morcellement gérardienne – reconnaissent ici le rude tandem de Judith et Holopherne, là telle Madone à l’enfant. Or, La Vie brute nous apprend qu’une fois rentrée en son foyer, hors toute stimulation extérieure, Irène ne cesse pas de produire, mais elle se choisit alors de tout autres modèles – lesquels ont trait à une culture plus populaire et commerciale: l’univers de Walt Disney, de Popeye ou des Simpson.
Dans cette réalité domestique, dans les marges du récit sormanien, se niche le cœur – au sens propre – de la vie d’Irène, la source d’un apaisement d’une autre nature que celle que lui procure la pratique picturale: son amour pour Christian. Cette «vie brute» prend alors les atours d’une vie ordinaire. En ces quelques pages plus banales mais très émouvantes, par-delà tout enthousiasme démagogique ou toute attention misérabiliste, éclate la commune nature d’Irène – sœur en puissance et vulnérabilité.
Sœur en humanité.