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IA: le mirage de l’autorégulation

Organisé début juillet à Genève par l’UIT, le sommet mondial AI for Good sert de vitrine éthique pour masquer le lobbying des géants de la tech, dénonce Pierre Patelli, du CETIM. Face à cette autorégulation, un cadre international strict à l’ONU est exigé.
Souveraineté

L’initiative AI for Good de l’Union internationale des télécommunications (UIT) illustre la volonté des sociétés transnationales (STN) de verrouiller la décision publique en bloquant toute législation contraignante. Sous couvert de philanthropie, l’UIT est instrumentalisée au service du «technosolutionnisme» pour imposer des standards industriels privés et maintenir les Etats dans une dépendance structurelle vis-à-vis du grand capital. Cette instance fonctionne comme un théâtre où la souveraineté des peuples s’efface devant les intérêts particuliers des géants du numérique, qui dictent les priorités et s’autorégulent.

Cette imposture est flagrante face aux droits du peuple palestinien: l’UIT reste silencieuse sur l’usage massif de l’IA dans la surveillance des populations et la guerre. En plein sommet [qui s’est tenu du 7 au 11 juillet à Palexpo], des militant·es pro-Palestine ont d’ailleurs dénoncé l’usage de l’IA dans le génocide en cours, interpellant le vice-président d’Amazon sur le projet Nimbus et le système Lavender, qui automatisent le ciblage et les frappes militaires.

Le décalage entre le discours éthique de l’industrie et la réalité du terrain est saisissant. Cette dérive découle directement d’un système économique qui place les profits privés au-dessus de tout. L’instrumentalisation de l’IA comme arme de guerre ne constitue pas un accident, mais la conséquence d’une architecture technologique conçue sans garde-fous, dans la lignée d’un système économique qui socialise les pertes et privatise les profits. Cette domination double l’asymétrie géopolitique: le marché de l’IA est le monopole d’une poignée d’entreprises étasuniennes, conçu pour exclure et assujettir les cultures et les sociétés du Sud global.

Nous traversons une bascule historique où les systèmes d’IA deviennent des agents autonomes capables d’influencer l’économie, les élections et les conflits armés. Cette agentivité doit rester sous une supervision humaine rigoureuse, et les concepteurs doivent assumer la responsabilité juridique des actes générés. L’IA est un bien commun mondial qui ne peut rester le privilège d’un oligopole. L’approche promue par AI for Good est une tactique de captation normative visant à désamorcer le contrôle démocratique.

Il est désormais indispensable de rompre avec le cycle des promesses technophiles non tenues. L’autorégulation ne peut plus être considérée comme une solution viable; elle est une stratégie de protection des intérêts privés. Nous devons engager des négociations multilatérales pour établir un cadre international de régulation contraignant. Ce cadre doit imposer une transparence absolue (sur les algorithmes, les données, les biais et la consommation énergétique), des mécanismes de responsabilisation juridique, et garantir la souveraineté numérique des Etats, en particulier ceux du Sud global.

Pour sortir de la passivité, il est impératif d’intégrer la régulation de l’IA au projet de traité contraignant sur les STN et les droits humains, actuellement négocié au Conseil des droits de l’homme de l’ONU. Les initiatives volontaires comme le Pacte pour l’avenir se limitent à des avertissements sans portée juridique, laissant le champ libre à l’impunité des STN. Contraindre ces entités à répondre juridiquement des crimes facilités par leurs technologies est la seule voie réaliste.

Pierre Patelli est économiste, Centre Europe-Tiers Monde (CETIM).