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Le Courrier L'essentiel, autrement

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De l’extractivisme aux nouveaux possibles

Face à la marchandisation algorithmique de nos émotions, Miguel D. Norambuena révèle des brèches salvatrices: de courts instants d’inattention qui réenchantent nos singularités pour ouvrir la voie à une dissidence créative.
Réflexion

Qui l’aurait cru? Bercé·es dans nos habitudes, nos modes d’être et de vie ainsi que dans nos consommations ordinaires, nous sommes devenu·es, en un battement d’ailes, une seule et même entité avec nos téléphones portables et l’intelligence artificielle (IA).

Par un coup de poker magistral des Gafam, nous sommes toutes et tous sous l’emprise des algorithmes et de l’IA. Quoi de mieux? On ne va pas se plaindre: tous ces algorithmes, écrans et plateformes nous rendent indubitablement service. Malheureusement, cette masse d’informations est formatée dans un même but final: homogénéiser les styles et les pensées, ainsi que maximiser les profits et optimiser les gains. Chaque nouvelle utilisation permet à la publicité de mieux cibler son public. Chacun·e de nous, jeunes et moins jeunes, téléphone portable à la main, parle et s’informe de tout et de rien pendant que son temps de connexion est directement proportionnel aux chiffres d’affaires de ces plateformes avec, en bout de chaîne, l’émergence d’une nouvelle génération de milliardaires.

Ces derniers s’infiltrent avec enthousiasme dans l’économie des pays convoités pour leurs ressources minières, pétrolières et, aujourd’hui, pour les terres rares et le lithium. Ils s’introduisent également dans la vie politique des gouvernements cibles grâce à la complicité d’agents politiques et économiques nationaux, devenus leurs relais. L’exemple le plus emblématique est Donald Trump et sa famille. Un véritable modèle de l’idéologie masculiniste et du techno-néolibéralisme extractiviste qui fait des émules partout dans le monde. Le cas de l’Amérique latine est à ce titre éloquent: de Milei en Argentine à Bukele au Salvador, en passant par Kast au Chili ou Noboa en Equateur, la trajectoire est la même. Pour cette nouvelle garde, il s’agit de précipiter la fin d’une démocratie libérale, jugée trop contraignante pour les grandes et petites affaires. Des personnages comme le Nord-Américain Peter Thiel, né en 1967 à Francfort-sur-le-Main, en Allemagne, sont de farouches soutiens de Donald Trump. Libertarien conservateur, milliardaire, néo-réactionnaire, transhumaniste et adepte de la déréglementation de l’économie, il est l’une des figures clés des mutations des régimes technologiques et sociaux actuels.

Nos émotions et notre attention sont devenues des valeurs marchandes, commercialisables, et elles sont prises d’assaut. C’est le côté anthropophage du système. Dans ce contexte d’asservissement et d’assujettissement généralisés des mentalités et des sensibilités, il n’y a pas de place pour l’émancipation des subjectivités et des singularités, en dehors des consommations compulsives quotidiennes. Face à cette captation intensive de l’attention, les possibilités d’échapper aux impératifs de la consommation sont presque inexistantes.

Pourtant, des brèches s’ouvrent: de brefs moments d’inattention «normopathique» surgissent. Tels des retraits involontaires face au Mécanocène, ils créent des espaces de résonance inédits (D. Bourg et J.-P. Chapoutot, 2022). Ce sursaut relève plus de l’apparition d’un sentiment que d’une démarche intellectuelle. Ce sentiment est un ré-enchantement de nos propres singularités, de nos modes d’être et de nos sensibilités, doublé d’un profond désir de concrétisation personnelle et sociale.

Autrement dit, il s’agit d’être soudain réveillé·es par le désir de créer afin de se réapproprier sa créativité sociale usurpée. Empoigner, avec soin et panache, sa propre vitalité pour construire, au plus près de ses désirs d’émancipation, un autre monde possible. Une vie loin de la marchandisation barbare des rapports actuels. Cet autre monde, ou «geste mineur» (E. Manning, 2019), marque une dissidence vis-à-vis de l’extractivisme en cours et souligne sa différence, sa joie, sa liberté, mais aussi et de surcroît, son soin pour la vie, l’altérité et l’ouverture à la diversité ­plurielle du monde.

Miguel D. Norambuena Consultant psychosocial, Genève.