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Définlandisation heureuse?

Face à la Russie, la Finlande a rejoint l’Otan. Un choix stratégique qui, selon Nicolas Rousseau, met fin à la neutralité historique du pays et aligne la sécurité européenne sur les intérêts étasuniens.
Politique européenne

A la suite de l’agression russe contre l’Ukraine, les Finlandais·es ont adhéré à l’Otan, avec l’approbation de tous les membres de l’organisation atlantiste. Mais voilà qu’aujourd’hui, ces mêmes membres incriminent la menace russe qui pèserait là-bas…

Un peu d’histoire. Depuis 1945, la Finlande jouissait d’une forme de neutralité, manifestant une certaine retenue face à l’Union soviétique – à laquelle a succédé la Russie –, cette grande puissance voisine qui pourtant l’avait elle-même attaquée fin 1939, annexant au passage une partie de son territoire. A l’instar des Ukrainien·nes aujourd’hui, elle avait héroïquement résisté, mais la comparaison s’arrête là, puisqu’elle avait dû céder à Moscou la Carélie. Ce qui explique que, durant la Seconde Guerre mondiale, son chef, le maréchal Mannerheim, s’était rapproché de l’Allemagne hitlérienne et avait indirectement participé au siège de Leningrad.

Malgré ce lourd contentieux – sans oublier que la Finlande fut sous domination russe au XIXe siècle –, les deux Etats ont coexisté pacifiquement durant toute la seconde moitié du XXe siècle. Cette «finlandisation» n’a pas empêché le pays de mener une politique de développement autonome, lui assurant une grande prospérité, due en particulier à un système éducatif performant. En 1975, il a d’ailleurs patronné la conférence d’Helsinki, qui a permis à l’Europe de commencer à sortir de la guerre froide. En 1995, il est même entré dans l’Union européenne, sans que Moscou s’en formalise alors. Et ses habitant·es sont longtemps passés pour les «plus heureux» du monde…

En 2023, la Finlande était-elle à nouveau menacée d’une agression, malgré son potentiel militaire déjà jugé très dissuasif? Il est difficile de croire que la stratégie expansionniste de la Russie serait allée jusque-là. Son armée peinait déjà en Ukraine, même dans des régions russophones qui étaient censées lui être acquises, et Poutine n’ignorait pas que s’en prendre à un membre de l’UE lui aurait inévitablement valu une forte réaction de l’Occident. De plus, avec un budget militaire dix fois inférieur à celui des Etats-Unis et des sanctions pesant déjà lourdement sur son économie, aurait-il eu encore les moyens d’occuper un aussi vaste voisin, dont la population aurait immédiatement renoué avec ses sentiments anti-russes?

Qu’a retiré la Finlande de son adhésion à l’Otan? Une protection renforcée assurément, mais aussi une tension accrue avec la Russie, laquelle voit d’un mauvais œil une alliance militaire jugée hostile s’installer sur plus de mille kilomètres de sa frontière nord-ouest avec l’Europe. Les villages frontaliers se sont barricadés et les échanges économiques entre pays voisins se sont taris.

De plus, pour satisfaire aux vœux de l’Otan, les Finlandais·es doivent accroître un effort de défense déjà considérable, ce qui ne manque pas de peser sur leurs finances et leur système éducatif et social. D’autant que, comme partout en Europe, la crise ukrainienne n’a fait que renforcer les partis les plus conservateurs, pour la plupart peu enclins à défendre l’Etat-providence.

Sans compter qu’avec l’adhésion de la Finlande (et celle de la Suède), l’Otan se confond maintenant avec l’UE, dont elle contrôle de plus en plus les orientations géostratégiques via ses relais baltes et polonais. En tout cas, c’est toujours avec Mark Rutte, le secrétaire général de l’Alliance, que siègent les ministres européens de la défense. Malgré les humeurs de Trump, ces derniers continuent de subordonner la sécurité des leurs Etats aux intérêts de la superpuissance américaine, et notamment de son industrie d’armement. Alors même que beaucoup de nations du monde assimilent déjà les Occidentaux à un bloc unique, indépendamment de la rive de l’Atlantique Nord sur laquelle ils se situent.

Même si l’invasion de la Finlande s’avère désormais plus improbable qu’avant – elle impliquerait alors que la Russie affronte l’Otan, la plus grande coalition militaire de tous les temps –, il est difficile de penser que le pays, projeté en première ligne de ce combat incertain entre le bon droit occidental et le «mal» russe, pourra continuer à filer le parfait bonheur. Reste à savoir si, telle l’Ukraine, la Finlande acceptera longtemps de se laisser instrumentaliser pour une cause géopolitique assez éloignée de ses intérêts propres, de payer les pots cassés de conflits entre grandes puissances auxquels elle ne peut rien, et de croire que sa neutralité antérieure faisait son malheur.

Nicolas Rousseau est essayiste et écrivain, de Boudry (NE).