Skip to content

Le Courrier L'essentiel, autrement

Je m'abonne

Le sens du sacrifice

Libre cours

La notion de sacrifice me renvoie d’abord aux images religieuses auxquelles j’ai été exposée enfant. Celles, protestantes, du côté de mon père. Et celles, catholiques, du côté de ma mère. Ma grand-mère paternelle, hostile à ma mère, cherchait souvent à me faire comprendre que le catholicisme relevait presque du paganisme. Le protestantisme, lui, était plus sobre, plus «avancé». Il ne mettait pas en scène de manière aussi sanguinolente et répétitive le sacrifice du Christ: ces clous dans les mains et les pieds, ces épines et ces ronces lacérant son corps. Avait-on idée d’adorer de telles représentations? Je sentais bien que derrière ces critiques, elle cherchait surtout à dénigrer les origines de ma mère, et cela m’irritait.

Je ne sais pas si c’est par loyauté envers ma mère ou par goût réel, mais les représentations catholiques m’ont toujours paru infiniment plus belles. J’aimais l’église du village de ma mère, blanche et immense, qui semblait converser avec le Simano, cette montagne vertigineuse tombant à pic dans la vallée. Au Tessin, je n’allais presque jamais à la messe. A l’inverse, ma grand-mère paternelle m’emmenait toujours dans l’église austère de son village: une croix, des bancs, un autel, à peine quelques vitraux.

L’église tessinoise, elle, sentait bon et était ornée de peintures et de moulures. Ma mère me racontait que, lorsqu’elle était enfant, ses frères grimpaient jusque sur les hauteurs de la coupole et y couraient comme des fous, alors qu’aucune barrière ne les protégeait et qu’ils auraient pu se tuer. Le bois foncé et usé des bancs craquait lorsque l’on s’y asseyait ou s’y agenouillait. Tout y était beau. On allumait des bougies – sans payer, «ce n’est pas nécessaire», disait ma mère. On arrosait les tombes de Nonno et Nonna. Puis on continuait la visite du cimetière et elle me disait les noms de tous ses cousins, cousines et autres proches qui y étaient déjà passés. Je sentais son attachement à ce village qu’elle avait quitté enfant. Je regardais la montagne et la hauteur presque invraisemblable de cette église pour un si modeste village. Et je me laissais imprégner par la beauté de l’endroit: le vert des champs, les montagnes ciselées tout autour, et le bleu intense du ciel.

Plus tard, j’ai retrouvé cette idée de sacrifice dans un tout autre contexte: la maternité. «Avoir des enfants, c’est un sacrifice», disait ma mère. Je ne comprenais pas qu’elle puisse lier la relation qu’elle avait avec ma sœur et moi à cette image du Christ ensanglanté que ma grand-mère paternelle m’avait mise en tête. Pendant longtemps, cette phrase, ajoutée au chaos qui régnait à la maison et à sa frustration visible – dont la maternité semblait être l’origine – m’a éloignée de l’envie d’avoir des enfants.

Lorsque, des années plus tard, j’ai fait l’expérience de la maternité, j’ai eu le sentiment d’une vaste imposture. Comment pouvait-on associer le fait d’être mère à un sacrifice? La maternité m’a comblée dès le premier jour. J’élève mes enfants sans aucun soutien moral de leur père – ni présence, ni écoute, ni espace de dialogue. Pourtant, à aucun moment, je n’ai associé mes années avec eux à un sacrifice. Etre maman demeure ce qu’il y a de plus beau dans ma vie: une aventure sans équivalent qui nous questionne, nous ouvre et nous permet de grandir à leurs côtés.

Avec le recul, je peux néanmoins comprendre que ma mère ait brandi cette idée de sacrifice. Car élever des enfants, c’est – encore aujourd’hui, et bien davantage pour une femme que pour un homme – travailler et donner de soi sans relâche, parfois au détriment de ce que l’on voudrait pour soi. Mais je crois que le fait que la maternité puisse être vécue comme un sacrifice tient moins à un prétendu égoïsme des mères qu’à une fatigue profonde: celle d’une charge qui demeure largement inscrite dans la condition des femmes.

Nadia Boehlen est porte-parole d’Amnesty International Suisse et autrice. Elle s’exprime ici à titre personnel, à partir d’un thème proposé par la rédaction.

Chronique liée