«Audrey est cheffe de rayon dans un hypermarché et fille d’éleveur laitier. Elle parvient à promouvoir des produits laitiers bio de proximité. Forte de ces résultats, elle est appelée par la directrice de la centrale d’achats à œuvrer au niveau national comme acheteuse. Elle découvre le monde impitoyable des négociations commerciales et parvient à asseoir son autorité.» Ce résumé du film sur Wikipedia ne rend pas justice à l’opposition très forte construite par La Guerre des prix1>La Guerre des prix (2026), un film français écrit et réalisé par Anthony Dechaux, scénario coécrit avec Maël Piriou, Benjamin Charbit et Mathilde Belin; avec Ana Girardot, Olivier Gourmet, Julien Frison, Jonas Bloquet, Aurélia Petit. d’Anthony Dechaux entre le monde des petits éleveurs laitiers et celui de la grande distribution.
C’est dans la ferme familiale reprise par le frère de la protagoniste que le film s’ouvre: une petite exploitation d’une trentaine de vaches laitières, dont la survie est soumise aux prix du lait et des produits laitiers imposés par la grande distribution. Le réalisateur est passé par l’atelier scénario de la Fémis [l’école nationale supérieure de référence du septième art en France] pour écrire son film et cela se voit… Anthony Dechaux définit d’ailleurs son film comme une «fiction documentaire», fruit d’un long travail d’enquête mené tant auprès des géants de la distribution que chez les petits agriculteurs.
Si le terme n’était pas galvaudé et dévalorisant, on pourrait dire qu’il s’agit d’un film à thèse qui met à nu les impasses du couple infernal de l’agro-industrie et de la grande distribution. Face à ce système, l’alternative des circuits courts a bien du mal à exister. Le film tente pourtant d’instaurer un équilibre visuel et sonore entre la vie organique de la ferme et l’austérité des bureaux aveugles de la centrale d’achats. Sans jamais idéaliser le monde rural, le réalisateur filme une Normandie hivernale, brute, marquée par la pluie et la boue. L’authenticité du décor, avec un tournage réalisé dans une véritable exploitation, imprègne chaque image.
Autre atout du film, les acteurs: Ana Girardot, qu’on a connue dans des registres plus classiques (Deux Moi, Cédric Klapisch, 2019; Madame de Sévigné, Isabelle Brocard, 2024) surprend ici dans un rôle de femme moderne totalement engagée dans sa carrière professionnelle. Convaincue que l’avenir des produits laitiers est dans le bio, Audrey, qu’elle incarne, se bat pour privilégier les producteurs locaux; sa détermination la fait repérer par la centrale d’achats partenaire de l’hypermarché où elle est cheffe de rayon. Quand elle «monte à Paris», où le choc des cultures est rude, elle tient bon et ses convictions restent inébranlables.
Face à elle, Olivier Gourmet, dans un registre bourru jusqu’à la brutalité, campe l’implacable logique capitaliste. Entre ces deux figures, gravitent deux acteurs masculins plus jeunes, qui incarnent les pôles opposés de ces mondes: d’un côté Julien Frison, le frère éleveur bio qui tire le diable par la queue, et de l’autre Jonas Bloquet, le jeune cadre de l’agro-industrie sans états d’âme, qui déploie son jeu de séduction auprès d’Audrey, sans être dupe de leur conflit d’intérêts.
Ce qui manque sans doute à cette intrigue, c’est la dimension genrée des rapports de force: le fait qu’Audrey soit une (jeune) femme n’influe jamais dans les relations professionnelles. Même la PDG de la centrale d’achats, une femme qui semble tout d’abord favoriser la promotion d’Audrey, finit par l’instrumentaliser au profit des intérêts de son entreprise. De même, le film occulte les discriminations de genre pourtant notoires dans le milieu agricole.
Si l’intrigue, menée comme un thriller, tient le public en haleine, elle finit par écraser la protagoniste, réduite à déverser sa rage impuissante sur la ferme familiale. On sort du film aussi écrasé qu’elle! Certes on a pris conscience des effets destructeurs de la «guerre des prix» sur le tissu agricole, mais l’espoir d’une alternative portée par le bio local et les circuits courts se fracasse contre la réalité du marché. Dans cette guerre sans merci, la centrale d’achats vend finalement son réseau de petits producteurs à un gros industriel en échange de plus gros rabais sur les produits.
Enfin, le film soulève la question de l’autonomie des personnages par rapport à la problématique qu’ils illustrent. Malgré le jeu très habité d’Ana Girardot, le personnage d’Audrey peine à exister en dehors de la bataille qu’elle mène, malgré ses liens orageux avec son frère et ses soirées de flirt avec le séduisant Axel. On touche ici aux limites du format long-métrage face à celui de la série, qui permet de mieux entrelacer sphères privée et professionnelle. Quand le sujet d’un film est aussi lourd d’enjeux éthiques et économiques, il ne reste que peu d’espace pour déployer des ressorts affectifs ou des relations amoureuses véritablement crédibles.
Notes