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Eloge des médecins tessinois·es

Espresso politique

Une fois n’est pas coutume, le Tessin n’a pas fait la Une, ces deux dernières années, uniquement pour les déboires de quelques politiciens ou magistrats, pour des affaires qui défraient la chronique judiciaire, pour le détournement de fonds par certains employés de banque ou encore pour les résultats de votations qui l’associent désormais régulièrement aux cantons les plus conservateurs. Grâce à la mobilisation de nombreux médecins et membres du personnel soignant, le canton italophone s’est érigé en exemple de moralité, d’engagement et de cohérence. Une fierté que l’on croyait perdue depuis longtemps semble ainsi renaître.

Il y a un demi‑siècle, le Tessin avait ouvert grand ses portes en accueillant des milliers de réfugiés chiliens ayant fui le régime fasciste de Pinochet. Des magistrats comme Paolo Bernasconi ou Mario Luvini avaient même «forcé» l’interprétation de la loi pour offrir une nouvelle patrie aux victimes du coup d’Etat de 1973. Mais au fil des ans, le canton le plus méridional de Suisse a progressivement glissé à droite, devenant un Neinsager systématique face aux initiatives ou référendums un tant soit peu progressistes, sans parler des élections. La popularité croissante de la Lega dei Ticinesi y est évidemment pour beaucoup.

L’étranger est devenu la cible privilégiée de nombreux politiciens et le bouc émissaire idéal du Mattino della Domenica. Cet hebdomadaire, fondé par le leader historique de la Lega, Giuliano Bignasca, et dirigé aujourd’hui par le conseiller national Lorenzo Quadri, déverse chaque dimanche sa hargne xénophobe contre tout ce qui n’est pas tessinois ou suisse. A défaut d’Italiens, de Noirs, de musulmans ou de migrants, le journal s’en prend à la Berne fédérale, accusée d’être insensible aux souffrances du peuple tessinois. Un rouspétage assez indécent, mais qui trouve un certain écho.

Or, le génocide en cours à Gaza a réveillé de nombreuses consciences, suscité une vague de solidarité avec les victimes palestiniennes et redonné un peu de dignité au canton. En mai 2025, une première manifestation avait rassemblé plus de 5000 personnes à Bellinzone. C’est là qu’un groupe de médecins et d’infirmiers a pris le relais en organisant une série d’actions: pétitions, lettres au gouvernement fédéral et à leur confrère Ignazio Cassis, interventions au Festival du film de Locarno, création d’un couloir humanitaire pour soigner des enfants palestiniens en Suisse, grève de la faim par roulement devant le Palais fédéral à Berne avec des collègues romands et alémaniques, participation au mouvement Swiss Healthcare Workers Against Genocide (SHWAG).

Parmi eux, figurent des personnalités médicales de premier plan, telles que le cancérologue Franco Cavalli, le chirurgien de guerre Flavio Del Ponte ou le chirurgien du foie Pietro Majno‑Hurst. Ce dernier explique avoir décidé de descendre dans la rue et de s’engager pour sensibiliser la population et la classe politique pour trois raisons: le sens même de la profession médicale, qui vise à soulager la souffrance; la prise de conscience du devoir d’exemplarité des médecins dans la cité; et la recherche de la vérité, si malmenée aujourd’hui, mais au cœur de l’esprit scientifique.

Le Dr Majno‑Hurst, issu d’une famille juive – son père s’était réfugié en Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale –, a été l’un des piliers de ce mouvement qui a poussé des centaines de médecins, infirmier·ères, kinésithérapeutes, à prendre position. Bien qu’ils et elles n’aient pas réussi à convaincre le conseiller fédéral Ignazio Cassis de sortir de son mutisme face aux massacres, les médecins tessinois·es ont certainement contribué à bousculer l’opinion publique, rappelant que le silence en pareille situation n’est rien d’autre qu’une forme de complicité avec les bourreaux.

Flavio Del Ponte a lutté jusqu’au bout. Il dit avoir espéré que, «face à un acharnement [qu’il n’avait] jamais vu auparavant, même au Soudan, en Somalie, au Cambodge ou en Afghanistan», son ancien confrère Ignazio Cassis finirait par réagir. «Il s’est moqué de nous», confie‑t‑il avec amertume.

Giovanni Pedrazzini, professeur et chef de la cardiologie à l’hôpital de Lugano, n’est pas un homme de gauche; ce sont plutôt sa foi, ses valeurs chrétiennes et son éthique professionnelle qui l’ont amené à considérer qu’un être humain ne peut pas se taire face à un génocide.

Sara Bagutti, l’une des plus jeunes médecins engagées, reconnaît le caractère limité des effets concrets de leurs actions. Toutefois, dit‑elle, «on a brisé un tabou, on a trouvé une sensibilité commune, on s’est sentis proches de nos collègues qui travaillent là‑bas, en Palestine, dans des conditions indicibles».

Le gouvernement suisse est resté en grande partie sourd à leur appel. Le conseiller fédéral Ignazio Cassis n’a même pas daigné descendre sur la Place fédérale pour rencontrer, ne serait‑ce que brièvement, ses anciens collègues en grève de la faim. Mais les Drs Cavalli, Majno‑Hurst, Pedrazzini, Del Ponte, Bagutti, Ghielmini et tant d’autres n’ont pas l’intention de baisser les bras: leur combat continue, la tête haute. Grâce à eux, les Tessinois·es peuvent enfin retrouver une certaine dignité et relever (un peu) la tête.

Roberto Antonini est un journaliste tessinois, ancien correspondant à Washington pour la RSR.

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