Pas de Photoshop, pas d’intelligence artificielle, aucun trucage: l’image que L’Espresso a mise en couverture le 10 avril dernier est bien réelle. Pourtant, largement partagée sur les réseaux sociaux, elle a déclenché une vague de polémiques. L’ambassadeur israélien en Italie, Jonathan Pened, ne s’est pas fait prier pour dénoncer une déformation de la réalité, une manipulation qui alimenterait la haine et les stéréotypes, c’est‑à‑dire l’antisémitisme. Un type d’accusation que le gouvernement israélien multiplie ces temps‑ci.
L’image montre un jeune colon en tenue militaire, le fusil en bandoulière, un téléphone portable pointé sur une Palestinienne qui avance, tête baissée. Le «settler», papillotes et kippa blanche en laine, semble ivre de mépris, avec une sorte de rictus plaqué sur le visage, comme s’il voulait railler la Palestinienne. Le magazine, qui se situe au centre-gauche et qui, par le passé, a pu compter sur des signatures prestigieuses comme Alberto Moravia, Dacia Maraini ou Umberto Eco, consacre un dossier à la colonisation de la Cisjordanie, à la répression et aux exactions quotidiennes infligées à la population locale, que les envahisseurs voudraient évincer pour réaliser leur projet messianique du Grand Israël.
La une frappe par sa sobriété: pas de sang, pas de morts, pas de destruction; tout se joue dans les regards, les postures, la banalité glaçante de la scène. Face aux soupçons, voire aux accusations, d’avoir eu recours à l’intelligence artificielle, son auteur, le photojournaliste italien Pietro Masturzo, a publié une vidéo sur son compte Instagram montrant une séquence filmée de la confrontation entre le colon et la femme immortalisés par la photo. Tout est donc bien réel.
Masturzo explique également le contexte dans lequel s’est déroulé le face‑à‑face. La photo a été prise près du village palestinien d’Idhna, où des agriculteurs tentaient de rejoindre leurs oliveraies. Ils en ont été empêchés par des colons armés (dont certains portaient l’uniforme militaire) et par des soldats de l’armée israélienne. La grimace du colon, toujours selon le photographe italien, serait due au fait qu’il imitait le geste du berger qui rabat son troupeau: il s’adressait ainsi aux Palestiniens comme s’il s’agissait de ses propres bêtes.
Pourquoi cette photo a‑t‑elle suscité tant de réactions? Peut‑être parce que le sourire démoniaque est la quintessence de l’humiliation. L’image qui surgit est celle du patron qui s’arroge, dans l’illégalité la plus totale, un droit de propriété, de vie et de mort sur l’Autre, le laissé‑pour‑compte, le damné de la terre désarmé, à qui il ne reste plus que sa propre dignité à défendre. L’image qui surgit est celle que la propagande déteste: on y voit la violence non pas comme un geste extrême, comme un acte de guerre isolé, mais comme une routine, l’essence même de l’injustice au quotidien.
Elle met à nu quelque chose que «l’armée la plus morale du monde» et le gouvernement israélien voudraient occulter: la guerre ne se résume pas à une série d’effroyables tueries; elle est là, dans l’infinie souffrance d’une «nakba» rampante, souvent invisible à nos yeux, qui se répercute sur la vie de millions de Palestiniens. Selon une enquête menée par le quotidien britannique The Guardian, 70% des agriculteurs ne parviendraient pas à accéder à leurs cultures en 2025; en 2024, ils n’étaient qu’un tiers.
La une de L’Espresso nous rappelle que l’horreur va bien au‑delà de la destruction de Gaza: elle s’inscrit dans une continuité historique, depuis 1947, et dans une occupation qui ne relève pas seulement de l’administratif, mais d’un système de domination. Ce que la photo montre, et qui dérange tant, c’est précisément la réalité nue.