Il ne verra pas la mobilisation No G7 de ce week-end; gageons qu’il aurait adoré en être, lui qui aura encore participé aux premières manifestations de solidarité avec le peuple palestinien, après le début du génocide. Jean Ziegler nous a quitté dans la nuit de mardi à mercredi à l’âge de 92 ans. Avec lui s’éteint une voix singulière, forte et qui manquera.
-> Retrouvez notre article sur le sujet.
Sociologue et homme politique, Jean Ziegler était connu et respecté à l’étranger, surtout dans l’hémisphère sud. Ses ouvrages qui critiquent le rôle de la Suisse dans le capitalisme prédateur et mondialisé ont marqué plusieurs générations. Et lui auront valu bien des ennuis judiciaires: les banquiers et autres avocats d’affaires ont tout tenté pour le faire taire à coup de procédures-bâillons.
Parfois excessif, il perdit certains de ses procès pour cause de propos imprudents. Mais sur la question centrale du secret bancaire suisse, son rôle dans le blanchiment d’argent sale, du pillage des richesses du Sud et la fraude fiscale, son seul tort fut d’avoir raison trop tôt. Ce qui semblait impossible devint pourtant urgent lorsque l’OCDE siffla la fin de la récré et imposa l’échange automatique d’informations en 2015.
Jean Ziegler ne fut guère écouté à Berne. Las, même ses détracteurs admettaient qu’il portait une voix originale au Parlement. Son obstination à dénoncer des rapports Nord-Sud faits de néocolonialisme, d’exploitation et de spoliation ont résonné dans le monde entier.
A celles et ceux qui apprécient l’homme et sa puissance rhétorique mais estiment dépassé son internationalisme marxiste, et pointent certains de ses errements bien réels, on peut au contraire rétorquer que sa pensée garde toute son actualité dans ce qu’elle a d’essentiel.
A l’heure de l’implosion du système onusien, de la sape du droit international par l’impérialisme trumpien ou poutinien, du triomphe de la loi du plus fort et de l’intérêt particulier, les appels Jean Ziegler à refuser «l’ordre cannibale du monde» résonnent plus fort que jamais.
Car cet ordre nous conduit tout droit vers l’abîme. Et réduit des pans entiers de l’humanité à la misère, voire à la famine, cette question si essentielle et qui fut son dernier combat. Opposer à ce qui n’est pas une fatalité des valeurs d’égalité, de fraternité et d’internationalisme, quitte à penser contre soi-même, n’est pas une naïveté mais au contraire un impératif, une urgence. Les indignations de Jean Ziegler doivent aussi rester les nôtres. Le reste n’est qu’écume.