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«Rendre l’écologie irrécupérable»

Un an après son dernier livre, l’auteur grenoblois Nicolas Bonanni prône un retour aux sources radicales face au productivisme. Entre critique de la technique et quête d’autonomie, il dessine une écologie politique offensive, indissociable de la lutte anticapitaliste et de l’émancipation sociale. Entretien avec la revue Moins!.
Cheminées des générateurs diesel du data center Digital Realty à Glattbrugg (ZH). Un gigantisme technique paré de labels «verts» qui illustre la dépendance matérielle du numérique. KEYSTONE
Ecologie politique

Dans son précédent livre1> N. Bonanni, Que défaire? Pour retrouver des perspectives révolutionnaires, Le monde à l’envers, 2022., Nicolas Bonanni rappelait aux militant·es anticapitalistes la nécessité d’une pensée critique vis-à-vis de l’Etat et de la technique, outils de puissance des classes dominantes. Dans son nouvel essai L’écologie, révolutionnaire par nature2> N. Bonanni, L’écologie, révolutionnaire par nature, Le monde à l’envers, 2025. (2025), l’auteur grenoblois invite les mouvements écologistes à réinvestir l’autonomie et l’attention. Face à la dépolitisation de l’écologie et à l’emballement productiviste actuels, il juge urgent de revenir aux racines du combat: pour lui, l’écologie politique reste le moteur d’une rupture indispensable avec le capitalisme et toute forme de domination.

Dans ton livre, tu pars de l’hypothèse que la polysémie du terme «nature» permet une récupération de l’écologie (entendue comme défense de la nature) par des courants idéologiques opposés…

Nicolas Bonanni: J’entends par nature l’ensemble des choses physiques qui existent, vivantes ou non, en dehors des transformations que l’être humain y a produites. Historiquement, le capitalisme marchandise les phénomènes naturels, les détruit en partie, et cherche à les remplacer par des dispositifs artificiels, jugés plus «contrôlables». Ces deux dernières décennies, sous couvert de «capitalisme vert», on assiste à un double mouvement: un discours sur la «dématérialisation», la «transition» et l’«écologie» qui masque une exploitation accrue des ressources (des éoliennes industrielles au coût environnemental du numérique). Bien qu’il tire sa puissance des forces naturelles, le capitalisme nie la nature et prétend la dépasser.

Mais divers mouvements politiques investissent la nature d’attributs différents. Il existe ainsi une pseudo «écologie» de droite, voire d’extrême droite, inspirée par un respect religieux de la nature. Au nom de cette «écologie», certain·es se présentent comme des opposant·es à la déferlante productiviste. En réalité, ils et elles voient dans la nature un ordre qui régit le monde. Evidemment, cet ordre est avant tout social et, sous couvert de «naturalité», bien souvent hiérarchique et traditionaliste. Les partisan·es de cette option en appellent souvent à l’autorité, à la nation, aux valeurs et aux «Grands Hommes» pour s’opposer à des évolutions jugées «contre-nature». Je montre dans le livre comment cette «écologie» autoritaire et liberticide détourne les idées fondatrices de l’écologie politique.

Il faudrait aussi mentionner l’«écologie» postmoderne qui prétend simultanément que «nous sommes la nature qui se défend» et que «la nature n’existe pas». Suivant l’anthropologue Philippe Descola, une partie de l’extrême gauche préfère se référer alors au «vivant», d’une part par crainte de collusions avec les courants réactionnaires mentionnés précédemment, d’autre part par rejet philosophique de toute idée de «nature» et refus d’une «essentialisation» des sujets. Or, ce souci bien légitime est à double tranchant. A l’heure de l’hybridation humain-machine, il est vital de rappeler qu’il existe des différences de nature entre l’être humain et l’ordinateur: sensibilité, corporéité, conscience (et peur) de la mort, intelligence ne sont pas des détails.

L’écologie à laquelle je me sens appartenir est redevable à Jacques Ellul et Bernard Charbonneau, pour qui la défense de la nature et celle de la liberté marchent de pair. C’est à la fois une prise de conscience environnementale, un rapport de compagnonnage au monde vivant et une résistance collective à tous les projets d’incarcération sociale. Cette vision de l’écologie implique trois choses: refuser toute approche basée sur une sacralisation de la nature et l’apologie d’un «ordre naturel»; ne pas réduire l’écologie à l’environnementalisme; exiger une révolution matérielle – et pas seulement philosophique – contre les structures de la domination qui détruisent et contraignent la nature et les êtres humains. L’écologie est révolutionnaire par nature, elle s’oppose point par point au capitalisme et à l’autoritarisme.

Tu définis l’écologie politique par une triple critique: du pouvoir, de l’exploitation et de la croissance, et de l’aliénation technologique. L’écologie devrait-elle donc rompre avec le système libéral sur tous les plans?

Deux siècles après la première révolution industrielle, les sociétés humaines ont accru leur productivité dans des proportions inouïes. L’humanité n’a jamais joui d’autant de richesses matérielles, de biens de consommation, d’énergie. En même temps que l’extension du capitalisme accroît les inégalités (entre le Nord et le Sud, et entre les classes sociales), le niveau de vie de chacun·e a largement augmenté. L’avènement du capitalisme a été rendu possible d’une part par des innovations technologiques; d’autre part par une conception de l’être humain «comme maître et possesseur de la nature» (Descartes) et surtout comme être égoïste, l’intelligence et la raison se réduisant au calcul (Hobbes). Cet utilitarisme libéral impose un rapport instrumental au monde et noie les êtres dans «les eaux glacées du calcul égoïste» (Marx et Engels). La liberté s’y appauvrit à mesure que les machines gagnent en pouvoir dans nos sociétés.

Face à cet échec, je plaide pour une liberté concrète inspirée notamment par l’anarchisme. Selon moi, la proposition philosophique de l’écologie est d’instaurer un autre rapport à soi-même, aux autres et au monde. Basé sur l’attention, l’empathie et le compagnonnage, il s’oppose au rapport instrumental qui réduit ce qui nous entoure à des moyens à notre disposition. Il ne s’agit ni d’un rapport religieux, ni d’une négation de la nature, mais d’un lien réel. Cette philosophie n’a de sens que couplée à une lutte matérielle: notre aliénation n’est pas qu’idéologique, elle est aussi ancrée dans les structures capitalistes et technologiques.

L’extrême gauche intersectionnelle prône une rupture radicale. Pourtant, des tensions entre cette nouvelle écologie «déviante» (Cy Lecerf Maulpoix) et l’écologie politique historique sont vives. Pour toi, où se situe désormais la ligne entre révolution et contre-révolution?

Dans les années 1960-70, une vague révolutionnaire a secoué le monde. La riposte du capitalisme – mêlant répression, redistribution de gains de productivité, matraquage idéologique et réorganisation des outils de production – a défait ces espoirs, ouvrant une ère de contre-révolution qui dure depuis 50 ans. A la fin des années 1970, les révolutionnaires ont eu du mal à encaisser la défaite. On a vu émerger des idées philosophiques se revendiquant subversives pour adapter la critique sociale aux temps «postmodernes». Autour de Jean-François Lyotard, Gilles Deleuze, Michel Foucault et d’autres (la «French theory»), a émergé l’idée que les «Grands Récits» étaient morts et qu’il ne restait plus qu’à porter des paroles singulières, situées, minoritaires. Les tentatives de changement de société à grande échelle avaient fait leur temps: place aux micro-changements, aux reconfigurations «moléculaires», aux «machines désirantes», aux utopies quotidiennes. Le pouvoir n’est alors plus une citadelle institutionnelle ou entrepreneuriale à abattre, mais un flux circulant que chacun·e détient plus ou moins, de façon évolutive. L’universalisme est jugé dangereux par nature: seule la montée en puissance des singularités quotidiennes aurait valeur subversive.

Sous l’influence (souvent inconsciente) de ce postmodernisme, une partie importante de la gauche extra-parlementaire actuelle s’égare dans des impasses. Ayant intériorisé l’impossibilité d’un renversement radical du capitalisme, elle se borne à remodeler certains rapports de pouvoir. Prétendant œuvrer à la «convergence des luttes», l’intersectionnalité – qui part d’une bonne intention – entend réunir des luttes séparées, mais en tant que luttes séparées. Le commun, l’universel, le sujet révolutionnaire s’effacent derrière des alliances de minorités précaires et provisoires. La composition des luttes ne vise plus à produire un sujet politique qui renverserait collectivement la société pour bâtir d’autres rapports sociaux, d’autres institutions, mais à faire vivre des espaces militants plus ou moins élargis, safe et bienveillants. Exit la révolution, bonjour la micropolitique. Les luttes intersectionnelles, héritières des postmodernes, accordent leur attention aux rapports de pouvoirs qui traversent le quotidien. Elles prétendent lutter contre des systèmes, mais ciblent souvent seulement les individus.

Comme tout le monde, les postmodernes se prétendent aujourd’hui «écologistes». Mais leur écologie a évacué toute critique sérieuse de la technologie pour n’en dénoncer que les «dérives». Faute de vision politique d’ensemble, cet environnementalisme d’extrême gauche se perd dans des bricolages idéologiques comme l’«IA éthique» (revue La déferlante n°12, 2023), le «cyber-éco-socialisme» (Cédric Durand), les «technologies émancipatrices» (TransHackFeminist Convergence, 2013) ou les «cyborgs anticapitalistes» (Donna Haraway). En oubliant souvent de cibler les réel·les détenteur·rices du pouvoir – Etats et grandes entreprises –, ces militant·es se montrent intraitables envers les secteurs de l’extrême gauche qui ne partagent pas leur cadre.

L’écologie politique que tu prônes semble fusionner les grandes idées d’égalité et de justice issues des courants émancipateurs des XIXe et XXe siècles. De même, tu insistes sur l’apport des Lumières pour le mouvement écologiste!

Au XIXe siècle, bon nombre de critiques du capitalisme naissant liaient déjà les dimensions économique et romantique, sociale et culturelle. C’était au nom de la nature, du prolétariat, de la beauté, de l’autonomie et de la liberté que des pionnier·ères du socialisme et de l’anarchisme ont refusé l’industrialisation. Alors que les syndicats et partis de gauche se limitent souvent à réclamer une meilleure administration du système, une augmentation des minima sociaux et l’extension de l’Etat, bon nombre de courants radicaux n’ont eu de cesse, jusqu’à aujourd’hui, de tresser ensemble critiques sociale et culturelle3> Nicolas Bonanni inscrit sa réflexion dans une lignée critique allant du romantisme européen à l’anti-industrialisme, via l’Ecole de Francfort, S. Weil, Orwell, G. Anders, H. Arendt, C. Castoriadis, les Situationnistes et l’Encyclopédie des Nuisances (ndlr)..

Le point commun de tous ces gens est d’envisager le capitalisme comme une dépossession, sans se contenter de dénoncer l’exploitation: le capitalisme ne nous vole pas seulement des richesses, il nous dérobe l’idée même de richesse; il décide ce qui a de la valeur et ce qui n’en a pas. Jacques Ellul disait que le Sacré a été transféré à la Technique: nos contemporain·es vénèrent désormais l’efficacité, la puissance, la productivité et le gigantisme. Si je me réjouis de la fin des idoles célestes, je déplore que la Modernité, dans sa lutte contre la transcendance divine, se soit fourvoyée dans le progressisme, la fascination pour les machines et l’assimilation du progrès social au progrès technologique. C’est là un des traits des Lumières. Mais elles se définissent aussi par une quête d’autonomie et d’autolimitation par la raison. C’est en ce sens uniquement que l’écologie prolonge fidèlement le programme des Lumières.

Te sens-tu optimiste ou pessimiste? Si la dépossession et l’aliénation sont au fondement de notre organisation sociale, le sort de l’humanité semble plus que compromis…

Le sort de la planète Terre continue de se dégrader. L’objectif des 1,5°C est enterré, les inégalités explosent et les électeur·rices se tournent massivement vers des populismes nationaux-autoritaires. L’alternative est désormais limpide: ou bien le fascisme, la réaction autoritaire et la guerre; ou bien une révolution radicale capable de balayer ce qui détruit la planète et les liens sociaux.

A condition de ne pas prendre nos contemporain·es pour des moutons, des zombies, des allié·es narcissiques d’un système pervers, ni pour des racistes complices d’un système de domination; à condition d’aller à leur rencontre en cherchant ce que leurs vies et leurs combats peuvent avoir de commun avec les nôtres, les objecteur·rices de croissance, écologistes radicaux·les et anti-industriel·les peuvent à mon avis bâtir de grands mouvements. Notre époque est propice aux basculements: à nous de faire qu’ils s’accomplissent dans des directions honorables.

Notes[+]

* Paru dans Moins!, Journal romand d’écologie politique, nº 81, mars-avril 2026. Adaptation: CO