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Milgram et la «banalité du mâle»: déconstruire le mythe de l’obéissance

Prolongeant la réflexion de Lucien Delley sur la «banalité du mâle», François Margot conteste notre soumission innée au mal. En s’appuyant sur Rutger Bregman, il déconstruit le mythe de Milgram pour réhabiliter la résistance et la bonté humaine.
Psychologie sociale

Dans Le Courrier du 18 mars, le sociologue Lucien Delley rappelle de manière fort convaincante que le masculin générique n’est pas neutre1>«La banalité du mâle», chronique Vivre sa ville du Laboratoire de sociologie urbaine (LaSUR), EPFL.. La langue cadrant le monde, il convient de relever l’intérêt des formulations inclusives à même de désamorcer un biais cognitif au service d’un ordre établi. La règle de la langue française qui veut que le masculin l’emporte sur le féminin naturalise un stéréotype de genre: elle en fait «un réflexe enseigné tôt à l’école et qui colle à la vie». Elle installe au quotidien la «banalité du mâle». En faisant référence à la «banalité du mal», Lucien Delley précise que cette expression, forgée par Hannah Arendt en 1963, «pointe un ressort puissant, que l’expérience de Milgram sur l’obéissance à l’autorité (1963) éclaire aussi: le pouvoir du conditionnement, des normes qui tournent en pilote automatique».

Bien qu’elle soit ici évoquée sans ambiguïté, la référence à l’expérience très populaire de Stanley Milgram sur l’autorité m’incite à rappeler qu’elle contribue le plus souvent au renforcement d’une idée simpliste de la nature humaine, engendrant des conditionnements qui me semblent être du même type que ceux que dénoncent Lucien Delley. C’est ce que met en évidence Rutger Bregman dans sa captivante et bienfaisante enquête selon laquelle la plupart des gens sont bons, traduite et publiée chez Seuil en 2020 sous le titre Humanité, une histoire optimiste. Sans cacher son parti pris, l’historien et journaliste néerlandais décortique dans ce livre des idées reçues qui alimentent une vision pessimiste de la nature humaine. Il y consacre un chapitre à l’expérience de Milgram, avec sa machine à électrochocs, dont l’annonce bien orchestrée du principal résultat obtint un succès médiatique immédiat: une proportion effarante de personnes (65%) sont prêtes à suivre aveuglément des ordres tout en sachant qu’ils font souffrir un autre bénévole. La célébrité ne quitta plus Milgram. Grisé par son audience, il décrivit ses découvertes comme des vérités profondes et dérangeantes sur la nature humaine. Comme le New York Times de l’époque, on en conclut qu’on est tous capables d’envoyer des millions de gens dans les chambres à gaz. Cette expérience est régulièrement citée dans les médias, le cinéma et l’enseignement: elle est d’autant plus populaire qu’elle offre, aujourd’hui comme jadis, une échappatoire pour accepter les insoutenables atrocités commises à Gaza et ailleurs.

Pourtant, ce résultat spectaculaire a été faussé, comme le démontrent diverses recherches réalisées après le déclassement des archives de l’expérience. Le fait que les gens ordinaires sont capables de s’infliger les uns aux autres des choses atroces demeure, mais il ne peut pas être imputé à une obéissance passive, et encore moins être attribué à la nature humaine. Les participants suivraient les instructions d’augmenter les électrochocs non pas par soumission, mais parce qu’ils feraient confiance à l’expérimentateur et décideraient de s’associer avec lui (dans ce cadre, pour le bien de la science, utile à l’humanité). Face à l’expérimentateur, les cobayes se font piéger par leur désir de bien faire. Bregman résume: «Hélas, les conclusions simplistes de Stanley Milgram (l’être humain se laisse entraîner de manière irréfléchie par le mal) ont été mieux retenues que la philosophie raffinée de Hannah Arendt (l’être humain se laisse séduire par le mal qui prend le visage du bien).»

Mais Bregman nous conduit au-delà, en citant Matthew Hollander, un psychologue qui a publié en 2015 une analyse fouillée des enregistrements réalisés lors des sessions avec la machine à électrochocs de Milgram. Presque tous les participants voulaient interrompre l’expérience et employaient pour cela trois tactiques: s’adresser à la victime, mettre l’expérimentateur face à ses responsabilités, refuser à plusieurs reprises de continuer. Ceux qui ont arrêté le plus vite l’expérience sont ceux qui ont mis en œuvre le plus activement ces tactiques de communication et de confrontation, de compassion et de ­résistance.

La croyance en la corruption morale de l’humanité fonde et nourrit un conformisme qui s’oppose à notre engagement contre la haine des autres humains et la destruction de notre milieu de vie. Elle inhibe nos questionnements et notre résistance à «nous laisser séduire par le mal qui prend le visage du bien». Le succès médiatique de la machine à électrochocs de Milgram continue de rendre plus confortable ce dangereux oreiller de paresse, alors que son analyse devrait nous conduire vers deux conclusions réjouissantes, opposées à celles qui fondent ce ­succès:

1) La plupart des gens rechignent activement à faire du mal à autrui, y compris par obéissance aux ordres;

2) Résister à un ordre contestable est une compétence, et on peut s’y entraîner.

Notes[+]

L’auteur vient de Rossinière, VD.