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Le Sénégal fait rêver le reste de l’Afrique

EST-CE BIEN RAISONNABLE?

L’élection au premier tour d’un jeune opposant politique, Bassirou Diomaye Faye, lors d’élections non contestées qui se sont déroulées dans le calme: un exploit qui fait rêver bon nombre de pays africains, dans lesquels les élections sont le plus souvent émaillées de tensions et d’accusations sans fin de fraudes et d’irrégularités. C’est en tout cas la démonstration qu’un scrutin transparent permet de faire émerger une nouvelle génération d’hommes et de femmes politiques, dont les Ivoiriens, entre autres, s’estiment privés depuis plusieurs décennies. L’élection au Sénégal d’un jeune président de 44 ans les font réagir sur les réseaux sociaux pour appeler à un renouvellement de leur classe politique, d’un âge canonique. De nombreuses réactions aussi depuis le Tchad et le Togo, où les présidents Mahamat Idriss Deby et Faure Gnassingbé, fils de leurs présidents de père, sont en train de modifier leur Constitution afin de se maintenir indéfiniment au pouvoir.

Dans un contexte où les présidents élus s’accrochent au pouvoir, dévoient les institutions, où de jeunes militaires putschistes dénoncent l’injonction qui leur est faite par la «communauté internationale» d’organiser des élections, cette véritable «bouffée d’air frais démocratique» illustre qu’une «rupture» est possible par la voie des urnes, dans le cadre d’un processus démocratique, sans avoir recours aux armes et aux coups d’Etat. «Quand le Sénégal fait rêver un Mali pris en otage par la même génération de politiciens», titre ainsi en une le quotidien malien Le Matin dans son édition du 3 avril.

Les Sénégalais ont clairement montré qu’ils ne voulaient plus d’un système incarné par des élites dirigeantes pratiquant l’entre-soi pour s’enrichir de manière éhontée, au détriment du plus grand nombre. Est-ce pour cela que le nouveau président fut qualifié de «candidat antisystème, radical, de rupture»? Il a en tout cas promis de combattre la corruption, de rétablir la «souveraineté» nationale, bradée selon lui à l’étranger; de renégocier les contrats miniers, gaziers et pétroliers, souvent déséquilibrés, y compris les accords de pêche, qui privent tant de Sénégalais de leur gagne-pain et les contraint à émigrer; de mener des concertations pour sortir du franc CFA et de questionner la présence permanente, depuis l’indépendance du pays en 1960, de quelque 350 soldats français sur son sol.

Un programme qui présente certes des similitudes avec la politique menée par le Mali, le Burkina Faso et le Niger, qui ont mis brutalement un terme à leurs relations avec la France. Mais comme le souligne le site d’information guinéen Le Djely, «en termes d’idéologie, il y a tout un océan» entre le nouveau président sénégalais et son premier ministre – et mentor –, Ousmane Sonko, avec ses homologues malien et burkinabé. Ces derniers seraient ainsi «aveuglément engagés dans le remplacement mécanique du condescendant français par le nouveau colon russe»; ce qui n’est pas le cas des dirigeants sénégalais, qui souhaitent certes une redéfinition des relations entre le Sénégal et la France, mais sans pour autant accuser Paris de tous les maux, comme le font en permanence Bamako et Ouagadougou.

«Le choix de la rupture: jusqu’où ira le nouveau président du Sénégal avec la France?» titrait l’hebdomadaire français L’Express au lendemain de l’élection, présidentielle. Des médias français se sont montrés inquiets quant à l’avenir des relations entre leur pays et le Sénégal, qui fut l’une des vitrines de l’influence française en Afrique, depuis l’indépendance en 1960. Mais la France serait bien inspirée de coopérer avec la nouvelle équipe en poste à Dakar, afin qu’elle réussisse à répondre aux immenses attentes de la population. Le Sénégal pourrait même devenir le laboratoire de nouvelles relations de la France avec ses anciennes colonies, où le ressentiment anti-français a pris de l’ampleur au cours de ces dernières années.

Catherine Morand est journaliste.

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lundi 8 janvier 2018

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