Chroniques

Géostratèges de salle de bain

En coulisse

Bien sûr ils «condamnent» la guerre, mais on devrait quand même «comprendre» la position de Poutine et de la Russie «encerclés par l’OTAN»; et puis «on ne nous dit pas tout». Et encore «si les accords de Minsk avaient été respectés, on aurait pu éviter cette guerre». Il faut les entendre, tous les géostratèges improvisés, auditeurs actifs de Sud Radio ou autres médias réactionnaires, citoyens connectés en tous genres; il faut les lire, les Sun Tzu1>Général chinois du Ve siècle av. J.-C., auteur de l’ouvrage de stratégie militaire le plus ancien connu, «L’Art de la guerre», ndlr. des réseaux sociaux, et leurs théories foireuses des «torts partagés», écouter les rodomontades de toutes celles et ceux «à qui on ne la fait pas», qui ne se contentent pas du «discours émotionnel matraqué par les médias».

Résumons: une guerre au cœur de l’Europe fait des milliers de victimes quasiment en direct sur tous les canaux d’information, officiels comme alternatifs; les images de destructions le disputent à celles de cadavres jonchant les rues, aux témoignages de viols, tortures et exactions de toutes sortes, mais une frange non négligeable de l’opinion publique occidentale (voire mondiale) donne de la voix pour atténuer la responsabilité de l’agresseur. Ce dernier, soi-disant pressé par des circonstances géostratégiques implacables, n’aurait pas eu d’autre choix que de mener cette guerre. Or à quel moment la position de la Russie s’est-elle avérée si intenable qu’elle n’ait pas eu d’autres options que celle du massacre généralisé?

Une petite musique très désagréable résonne depuis le début de cette guerre, émanant de personnes aux origines idéologiques diverses. C’est, sans surprise, au sein des mouvances d’extrême droite que l’on trouve les plus grands défenseurs de l’agression russe. Sur des sites français que nous ne nommerons pas, on peut assister à de longues péroraisons «analytiques» pour expliquer que Poutine est non seulement un défenseur de son pays, mais aussi le fer de lance de la mouvance anti-impérialiste, un ennemi de l’ordre mondial. A quand le Prix Nobel?

En Suisse, le ténor de l’UDC, Roger Köppel, patron de la Weltwoche, fait l’éloge dans son journal de Poutine, qui incarne à lui tout seul «une déclaration de guerre permanente au woke et à la cancel culture». Il ajoute: «Peut-être, espérons-le, que Poutine est le choc dont l’Occident a besoin pour reprendre ses esprits.» On appréciera le diagnostic comme la posologie. Il est vrai que Poutine a abondé dans le sens de toute la frange néo-réactionnaire sur les questions de genre et de race à plusieurs reprises. Sans parler de ses gesticulations trumpiennes autour du Covid qui lui ont valu l’admiration des sphères complotistes. Cette admiration se transforme aujourd’hui au sein de ces mêmes sphères en soutien à l’agression contre l’Ukraine, avec la même rhétorique d’inversion et de négation de la réalité.

A noter qu’au-delà des sphères complotistes ou ultraréactionnaires, des gens dits «de gauche» tentent aussi parfois de faire de la stratégie de comptoir, s’improvisant historiens de l’Ukraine, ou fins connaisseurs des arcanes géopolitiques mondiales, pour relativiser la responsabilité russe. Très loin de l’unanimité des luttes anti-guerre du Vietnam et même anti-guerre d’Irak, on assiste à une nouvelle démonstration du brouillard idéologique qui fractionne le corps social depuis plusieurs décennies. Ce même brouillard qui amène une candidate d’extrême droite au portes du pouvoir en France.

Ce brouillard est la rançon de la défaite des luttes de gauche, porteuses d’espoir au cours des siècles passés, aujourd’hui réduites à peau de chagrin. La faute à des classes dominantes à la capacité de régénérescence surprenante, à leurs stratégies d’abrutissement généralisé; la faute aux trahisons de la social-démocratie et aux dérives totalitaires de certaines révolutions victorieuses.

L’impérialisme russe n’a rien à envier à l’impérialisme occidental. Relativiser les crimes de l’un à cause de ceux de l’autre n’est pas faire preuve de finesse analytique hors du commun, mais bien au contraire de flemmardise intellectuelle criante, de perméabilité à une propagande colonialiste de base.

Notes

Notes
1 >Général chinois du Ve siècle av. J.-C., auteur de l’ouvrage de stratégie militaire le plus ancien connu, «L’Art de la guerre», ndlr.

Prochain spectacle: Ombres sur Molière, reprise, Scène Vagabonde Festival, Genève, du 25 mai au 11 juin, info@scenevagabonde.ch

Opinions Chroniques Dominique Ziegler

Chronique liée

En coulisse

lundi 8 janvier 2018

Connexion