Chroniques

Le travail domestique? Plus d’un siècle de surplace

À livre ouvert

Le 15 juillet dernier, la Neue Zürcher Zeitung s’étouffait devant la proposition de la conseillère nationale socialiste Barbara Gysi de tenir compte, dans le débat sur l’augmentation de l’âge de la retraite, du travail domestique non rémunéré accompli par les femmes. Tant l’idée que le travail domestique ait une valeur – voire même qu’on ose qualifier de «travail» le fait de tenir un ménage – paraît inacceptable pour l’organe phare du camp bourgeois. Les commentaires de la version en ligne du journal, dépourvus de fautes d’orthographe comme de lumières, révèlent l’étendue du mépris du lectorat pour ces tâches qui lui sont invisibles et pour celles qui les effectuent: «Est-ce que Madame Gysi est au courant qu’une femme choisit librement le mariage ou la vie de couple et accepte donc explicitement les tâches ménagères qui lui incombent?» se demande ainsi l’éclairé Kurt W.

Le sujet du travail domestique, s’il est hautement actuel, n’est pas nouveau. La thèse de doctorat de Simona Isler, Politiken der Arbeit1Simona Isler, Politiken der Arbeit. Perspektiven der Frauenbewegung um 1900, Bâle: Schwabe Verlag, 2019., est à ce propos plus que convaincante: depuis la fin du XIXe siècle, les femmes suisses s’organisent, débattent, et cherchent des solutions à ce problème écrasant. La question de la rémunération est déjà centrale, que ce soit par l’Etat ou par le conjoint. Emportées par la révolution industrielle, les femmes font les frais de la modernité: en tant qu’ouvrières d’usine, elles triment pour des salaires largement inférieurs à ceux de leurs collègues masculins sans être couvertes par les assurances sociales naissantes; en tant que travailleuses à domicile, comme les très nombreuses brodeuses, tisserandes ou productrices d’allumettes, leur labeur est non seulement invisible, mais aussi sous-payé, leur maigre revenu est précaire autant qu’irrégulier; en tant que bonnes et servantes, comme presque toutes le sont à un moment ou à un autre de leur vie, elles sont à la merci de leurs employeurs ou employeuses et ne connaissent pas un moment de répit. Mais au-delà de ces emplois salariés s’ajoutent l’entretien du foyer, des enfants, des parents, la cuisine – bref, la journée de travail ne s’arrête que pour la courte nuit de sommeil que, grand prince, on leur accorde. Et gare à la maladie, car alors la peine est double: à la perte de gain, la plupart du temps non compensée, s’ajoute le travail domestique que personne ne prend en charge. Il ne faudrait pas oublier, comme le rappelle Kurt avec perspicacité, qu’«une femme cuisine, nettoie et fait les courses aussi pour ses propres besoins.»

Simona Isler concentre son analyse sur le travail de trois associations féminines et, chacune à leur manière, féministes. La première est constituée de femmes bourgeoises, qui estiment que les problèmes des ouvrières découlent d’un manque de compétences qu’il s’agit de pallier; la seconde est constituée de femmes de la classe moyenne, qui souffrent d’une partie de ces maux mais peuvent également profiter d’opportunités nouvelles liées à certains types d’emplois en usine; la troisième est celle des ouvrières, que l’insupportable quotidien pousse à réclamer une adaptation des lois, des structures, des institutions pour alléger le fardeau qui les oppresse. Dans Politiken der Arbeit, les voix de ces femmes sont présentées sans hiérarchie, sans jugement, sans raccourci: l’autrice cherche à rendre compte des réflexions des Suissesses des décennies d’avant-guerre, de leurs dilemmes comme de leurs certitudes – non de dresser bourgeoises contre ouvrières.

Accordons à Kurt, le fin commentateur de la NZZ, une chose bien vue: malgré des débats intenses sur le travail domestique, les femmes semblent n’avoir pas remis en question que celui-ci leur incombait. Il n’y a, autour de 1900, ni grève des ménagères, ni manifestation, ni revendication d’une répartition des tâches entre les genres. C’est peut-être là la seule différence qui sépare les époques, car pour l’essentiel des questions abordées dans Politiken der Arbeit, l’actualité des problématiques et des solutions envisagées est frappante. Avec beaucoup de doigté et de respect, avec beaucoup d’admiration aussi pour l’énergie de ces femmes épuisées par d’inhumaines conditions de travail, Simona Isler propose d’historiciser la question de l’égalité entre les genres et de réaliser qu’en la matière, la Suisse n’a que peu évolué.

Notes   [ + ]

1. Simona Isler, Politiken der Arbeit. Perspektiven der Frauenbewegung um 1900, Bâle: Schwabe Verlag, 2019.

* Historien.

Opinions Chroniques Séveric Yersin

Chronique liée

À livre ouvert

lundi 8 janvier 2018

Connexion