Chroniques

Désarmer le béton

À livre ouvert

A sa sortie, un ami m’avait au détour d’une conversation confié: «Ce livre parlera au géographe.» Il ne se trompait pas. Mais l’automne passa, puis l’hiver, avant que je ne trouve, avec le retour du printemps, le temps de me plonger dans Béton1Anselm Jappe, Béton: arme de construction massive du capitalisme, L’Echappée, 2020., dont le propos n’en finit plus de résonner au gré des dépêches, qu’elles viennent d’ici ou d’ailleurs, qu’elles concernent ce lieu ou un autre, voire le monde en entier. Qu’il s’agisse de «peser» en regard du vivant la masse de tout ce qui est produit par nos sociétés – il n’y a pas de matériau que nous ne fabriquons en plus grande quantité –, de se retourner sur la destruction illégale d’une vieille bâtisse ayant abrité la première ZAD de Suisse ou encore de rester saisi·es d’angoisse devant les photographies des digues anti-tsunami érigées sur la côte nord-est de l’île du Honshû, au Japon.

Concernant ces dernières, il faut lire l’article de Philippe Pons paru le 31 mars dans Le Monde.2«Au Japon, dix ans après le tsunami, la déferlante de béton», Le Monde, 31 mars 2021. On y apprend que le bétonnage post-Fukushima des littoraux n’a pas seulement défiguré près de 400 kilomètres de côtes mais bouleversé l’économie et la culture piscicoles de communautés entières. Sur la base d’un discours d’atténuation des risques, mais surtout sous la pression des lobbyistes du gros œuvre, d’énormes murailles ont surgi, certaines mesurant près de 15 mètres, gommant la vue de l’océan au quidam passant ou vivant là, «sans pour autant garantir pleinement la sécurité du littoral». Le Japon a déjà cédé à la frénésie constructive par le passé, mais cette fois «les digues sont plus hautes, plus longues, plus massives que celles construites auparavant».

Ceci, le béton l’a rendu possible, ou plus exactement sa version armée, dont le principe n’a guère qu’un siècle et demi. Non le matériau en soi, la chose concrète par excellence – béton se dit «concrete» en anglais – ou les édifices qu’il permet d’ériger, voire les techniques de construction qu’il autorise, mais sa logique même.

C’est la force et l’intérêt du livre d’Anselm Jappe de rappeler que le béton est ainsi l’incarnation de la logique de la valeur, «le côté concret de l’abstraction marchande». On peut, avec l’auteur, rappeler l’anecdote suivante. Lorsqu’une commission d’architectes vient visiter en1853 l’un des premiers bâtiments en «pierre liquide», le constat ne fait aucun doute: les matériaux utilisés sont de moindre valeur et les ouvriers qualifiés ont été remplacés par des manœuvres. Avec de telles prémisses, l’«épopée» du béton peut commencer.

Dit autrement, et cette fois pour reprendre les termes du Collectif des orchidées, tirés de son manifeste, si le béton a eu autant de succès c’est qu’il est l’analogon de la valeur: «Uniforme, adaptable à tous les contextes et indifférent aux particularités, en constante augmentation et générant un ravage permanent du monde.»3«Pour en finir avec le béton armé et son monde», Lundimatin, 8 mars 2021: https://lundi.am/Pour-en-finir-avec-le-beton-arme-et-son-monde

Mais Anselm Jappe ne s’arrête pas à ce que pareille abstraction devenue concrète peut rendre possible. Non, il retourne le mot «brutalisme»4Par brutalisme, on entend d’ordinaire un style architectural donnant la prédominance au béton brut. contre lui-même et vient questionner les zélateurs du béton à tout va, à tout prix, pour demander cette fois ce que le béton rend… impossible.

Là se trouve peut-être le cœur de ce livre si divers en matière de tons, de perspectives offertes et d’angles de vue choisis – mais pouvait-il en être autrement quand on choisit d’explorer pareille arme de construction massive?

Le chapitre «Bâtir sans béton et sans architectes» montre ainsi le rôle central du béton armé dans la disparition des architectures vernaculaires dont le propre était de s’inscrire durablement dans un lieu en le prolongeant, utilisant les matériaux trouvés à proximité, rendant quasi autonomes les habitants mais exigeant en retour une approche collective.

Dans cet essai, à la fois érudit et sensible, Anselm Jappe fait beaucoup plus que de défaire le béton de sa gangue idéologique, de le mettre à nu. Il le désarme.

Désarmer le béton armé, si l’on me passe l’expression, c’est en retracer l’histoire, en montrer les logiques profondes. C’est rendre possible ce qu’il a rendu impossible. C’est enfin refuser le saccage en cours.

Notes   [ + ]

1. Anselm Jappe, Béton: arme de construction massive du capitalisme, L’Echappée, 2020.
2. «Au Japon, dix ans après le tsunami, la déferlante de béton», Le Monde, 31 mars 2021.
3. «Pour en finir avec le béton armé et son monde», Lundimatin, 8 mars 2021: https://lundi.am/Pour-en-finir-avec-le-beton-arme-et-son-monde
4. Par brutalisme, on entend d’ordinaire un style architectural donnant la prédominance au béton brut.

Alexandre Chollier est géographe et enseignant.

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lundi 8 janvier 2018

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