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En analyse, les femmes sont plus convaincantes

Mélanie Thierry (Ariane) dans la série "En Thérapie" d'Eric Toledano et Olivier Nakache. ARTE
Les écrans au prisme du genre

En thérapie, 35 épisodes de trente minutes produits par Olivier Nakache et Eric Toledano et diffusés sur Arte, est le remake français de la série israélienne Be Tipul.

Le Dr Dayan (Frédéric Pierrot), la cinquantaine, reçoit en face à face au lendemain des attentats du 13 novembre 2015 Ariane, chirurgienne (Mélanie Thierry), Adel, policier de la BRI1Brigade de recherche et d’intervention (dite brigade antigang) de la Police nationale française. (Reda Kateb), Camille, jeune nageuse accidentée (Céleste Brunnquell), et un couple en crise, Damien (Pio Marmaï) et Léonora (Clémence Poésy); enfin il a recours à une ex-amie psy à la retraite, Esther (Carole Bouquet), comme «contrôleuse». Son épouse, Charlotte (Elsa Lepoivre), fait des apparitions de plus en plus tendues au fur et à mesure que la crise entre eux s’amplifie.

Je n’ai pas vu la série israélienne, mais seulement le remake américain avec Gabriel Byrne. Frédéric Pierrot est nettement moins glamour, mais cela ne nuit pas au sérieux de l’entreprise, au contraire. Le fait d’avoir choisi un comédien à la notoriété limitée qui a fait beaucoup de seconds rôles au cinéma (chez Tavernier et chez Jaoui en particulier) renforce l’authenticité du personnage de psy en crise. La mobilité des expressions de son visage, que ses patient·es scrutent avec intensité, participe à la dynamique des séances.

Le travail des acteur·trices est impressionnant, dans la mesure où les protagonistes en sont à peu près réduit·es à rester assis·es sur le divan en face du thérapeute. La position du corps, les expressions du visage, le ton des répliques donnent lieu à un travail dans la dentelle comme on en voit rarement à la télévision ou au cinéma…

Finalement, ce qui est le plus discutable, c’est ce choix d’un événement traumatique, le massacre du Bataclan, donné comme un trauma collectif qui nourrit les traumas individuels des personnages: Ariane est une chirurgienne qui a opéré toute la nuit les victimes du Bataclan, Adel fait partie des policiers qui sont entrés dans le Bataclan pour tenter de «neutraliser» les terroristes, et le psy lui-même semble vivre cet événement de façon traumatique. Mais les difficultés des autres patient·es n’ont rien à voir avec cet événement, de même que le transfert amoureux d’Ariane sur son psy – qui le déstabilise complètement – est beaucoup plus ancien que l’attaque de la salle de concerts parisienne.

Seul Adel, le policier de la BRI, vient consulter à cause du traumatisme qu’il a subi au Bataclan et qui a ravivé un trauma ancien enfoui dans sa mémoire: le massacre de la famille de son père, dont il a été témoin enfant, en Algérie, pendant la guerre civile des années 1990. Cela va l’amener à faire un choix terrible, partir en Syrie pour défendre les Kurdes assiégés par Daesh, où il se fera tuer quelques jours après son arrivée.

Au-delà du manque de vraisemblance de cette mort, on a l’impression que les auteurs ont sacrifié au spectaculaire en ajoutant aux traumatismes personnels de chaque personnage un traumatisme collectif dont la fiction n’avait pas besoin. S’agit-il d’une crainte que les histoires individuelles ne soient pas assez intéressantes ou qu’elles soient trop éclatées? Doit-on mettre au compte de la présence hégémonique des hommes dans l’équipe des scénaristes et des réalisateurs ce manque de confiance en la dynamique propre d’une psychothérapie? On sait que les hommes ont plus de mal que les femmes à se livrer à ce genre d’exercice…

C’est d’autant plus dommage que deux patientes, Ariane et Camille, mettent au jour un traumatisme dont la fréquence n’est plus à démontrer (coïncidence étonnante quand on sait que le tournage s’est terminé en janvier 2020, il y a exactement un an): un abus sexuel subi ici dans l’adolescence de la part d’un homme de leur entourage familier.

Mais du fait de l’accent mis sur le traumatisme collectif du Bataclan, le traumatisme individuel de ces femmes perd de son importance. Camille, l’adolescente qui a fait une tentative de suicide, surmontera grâce à la cure le trauma d’avoir été abusée sexuellement par son entraîneur de natation; quant à Ariane, qui a vécu adolescente la même expérience traumatique d’abus sexuel par un familier ayant autorité, le transfert amoureux qu’elle fait sur son psy va compliquer considérablement sa cure, d’autant que Dayan, au lieu de gérer ce transfert dans les règles, finit par répondre au désir de sa patiente, avec toutes les conséquences calamiteuses qu’on peut imaginer…

Enfin Carole Bouquet, qui joue le rôle de la «contrôleuse» (la psy chez qui va Dayan pour réfléchir à ce qui se passe avec ses patient·es), est un personnage ingrat: veuve d’un psy qui a été le mentor de Dayan et avec qui ce dernier s’est brouillé douze ans auparavant, elle tente sans grand succès de le mettre en face de ses contradictions. Mais sa solitude, son intérieur vieillot et triste, son retrait de la vie sociale (elle dit n’avoir plus de patient·es et écrire pour trouver une raison de vivre après la mort de son mari un an auparavant) donnent une image peu engageante de la fonction pourtant essentielle de contrôle à laquelle tout·e psy digne de ce nom doit se soumettre.

On aimerait voir la suite écrite par des femmes scénaristes… Les différences seraient sûrement intéressantes !

 

Notes   [ + ]

1. Brigade de recherche et d’intervention (dite brigade antigang) de la Police nationale française.

Notre chroniqueuse est historienne du cinéma, www.genre-ecran.net

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mercredi 27 novembre 2019

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