Chroniques

Ne nous trompons pas d’ennemi!

Polyphonie autour de l'égalité

Depuis quelques semaines maintenant, plus un jour sans que le débat sur la votation du 7 mars autour de l’interdiction de la burqa 1 Nous employons ici le terme «burqa» tel qu’il est utilisé dans le débat actuel, bien que de manière erronée. En effet, les images mettent en scène des niqabs (où les yeux sont visibles) et pas des burqas (où les yeux sont cachés) plus connues du grand public et surtout associées aux talibans. n’enflamme un plateau de télévision, un studio de radio ou les colonnes des quotidiens. Faut-il encore prendre la plume (ou saisir le clavier) sur ce sujet ou peut-on considérer que tout a été dit? Malheureusement, compte tenu de la confusion qui règne, notamment chez certain·e·s féministes de gauche, il nous a semblé indispensable d’y consacrer une chronique.

Commençons par poser le cadre. En tant que féministes radicales antiracistes, nous trouvons que la soumission à quelque ordre religio-patriarcal que ce soit n’est pas une panacée. Toutes les impositions normatives posent problème. Aussi, ne nous trompons pas, refuser cette initiative ne signifie pas que nous aurions soudain une condescendance pour des modes de contrôle du corps des femmes, que ce soit au travers de la burqa ou d’autres vêtements. Mais c’est justement parce que nous refusons tous les rappels à l’ordre normatifs que nous refusons d’accepter le texte soumis à votation.

Inutile de rappeler que, comme précédemment avec les minarets, la question de la burqa est un pur fantasme, l’extrême-droite xénophobe créant de toutes pièces des soi-disant problèmes. Je ne sais pas pour vous mais, personnellement, nous avons rencontré en Suisse aussi peu de burqas que de minarets. S’agit-il d’une nouvelle forme de politique, que l’on pourrait qualifier d’anticipatrice, que d’interdire des constructions, des comportements ou des tenues avant qu’elles n’existent réellement dans l’espace public? Ce serait un peu comme interdire le port de l’étui pénien dans nos forêts.

Inutile également de rappeler que nous assistons à une formidable opération de manipulation. Des partis qui, soyons claires, n’en ont, mais vraiment, rien à f…aire de l’égalité entre les sexes seraient soudain devenus des chantres de l’égalité et de la protection des droits des femmes. Ne soyons pas dupes et refusons de nous laisser enfermer dans leur croisade islamophobe. Parce que c’est bien cela dont il s’agit. Les femmes, leurs droits, leurs voix, leur liberté et leur bien-être, ils s’en tamponnent, ce n’est qu’un outil de marketing. Rappelez-vous, la campagne contre les minarets mettait déjà en scène une femme en burqa, certes le regard moins menaçant, mais elle essayait de créer une relation évidente entre défense du droit des femmes et attaques islamophobes. D’ailleurs, si véritablement l’argument était de défendre les femmes, l’illustration aurait dû opter pour un regard plus implorant, et non puiser dans le registre habituel «Islam = terrorisme».

Bref, nous ne sommes pas là pour faire une analyse de l’image, mais pour rappeler pourquoi, en tant que féministes, justement parce que féministes, il faut dire non.

Il y a quelque temps, nous avions consacré une chronique au fameux T-shirt de la honte et nous nous retrouvons ici avec l’autre pôle du même continuum. L’un des outils de domination du patriarcat est le contrôle du corps des femmes, en particulier au travers de leur apparence et de leurs choix vestimentaires. L’ordre patriarcal édicte des règles, des normes auxquelles il ne faut pas déroger: ne pas trop se dénuder, sans pour autant trop se cacher. Lorsqu’une jeune femme arrive en crop top, on lui enfile de force un T-shirt XXL pour camoufler ce corps qu’il ne faut pas montrer. A Fribourg, un enseignant se permet de tancer une jeune femme pour non-port de soutien-gorge.

Naïvement, nous pensions que le choix de sous-vêtements restait encore une décision individuelle; visiblement c’est l’affaire de toutes et tous. A l’autre bout du continuum, une femme qui ne veut pas se montrer, une femme qui porterait voile ou foulard, ça ne va pas non plus. Quand vivra-t-on dans une société où les femmes peuvent choisir librement ce qu’elles portent sur elles?

Accepter cette initiative, ce n’est pas agir pour les droits des femmes, au contraire. Cela revient à les enfermer encore plus. Car si nous étions musulmanes aujourd’hui, une telle votation islamophobe aurait tendance à renforcer un sentiment d’exclusion déjà bien ancré. Si nous étions musulmanes aujourd’hui, nous aurions l’impression que c’est nous que l’on attaque, que l’on cherche à exclure. L’ennemi, ce ne sont pas les femmes en burqa, en hijab, en tchador, en foulard; l’ennemi, c’est le patriarcat. Et malheureusement, s’il sous-tend bel et bien certaines formes radicales de l’islam, il le fait tout autant de la bien-pensance au sein du corps enseignant ou de nos autorités scolaires ou encore de la logique des tenant·e·s de cette initiative néocolonialiste, paternaliste et infantilisante.

Parce que nous sommes féministes, nous voterons non, et cela nous donnera toute latitude pour ensuite débattre de nos positions diverses et contradictoires sur les religions, les impositions faites aux femmes, mais cela dans un contexte que notre vote aura rendu un peu plus antiraciste et pluriel.

Notes   [ + ]

1.  Nous employons ici le terme «burqa» tel qu’il est utilisé dans le débat actuel, bien que de manière erronée. En effet, les images mettent en scène des niqabs (où les yeux sont visibles) et pas des burqas (où les yeux sont cachés) plus connues du grand public et surtout associées aux talibans.

* Investigatrices en études genre.

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