Contrechamp

Raviver l’animation socioculturelle

Alors que depuis quelques années les associations socioculturelles genevoises et vaudoises se sentent de plus en plus mises à l’écart, Etienne Rouget, travailleur social retraité, rappelle les bases qui «constituent réellement» l’animation socioculturelle. Il évoque aussi la création du collectif Rascal, une initiative visant à revaloriser les approches «par le bas».
Raviver l’animation socioculturelle
Les habitant-e-s des Grottes, à Genève, expérimentent le «hygge» (l’art de vivre nordique) lors d’une fête de quartier en décembre 2016. KEYSTONE
Société

Cela fait plusieurs années que la municipalité lausannoise a provoqué une crise en annonçant vouloir mettre la main sur les associations d’animation socioculturelle1«Fronde contre la reprise des quartiers», Le Courrier, 11 décembre 2019.. Usée par cette défiance, l’assemblée générale du personnel de la Fondation pour l’animation socioculturelle lausannoise (FASL) décidait en septembre dernier de retirer ses deux délégués au Conseil de fondation. A Genève, cette même décision est appliquée depuis février 2014, le personnel ayant dénoncé «une mascarade de participation» à la suite de l’instauration politique du principe «qui paie commande»2«Le personnel quitte la Fondation pour l’animation socioculturelle», Le Courrier, 14 mai 2014.. Et comme à Lausanne, les bénévoles des associations se sentent toujours davantage mis à l’écart par les gouvernants politiques et institutionnels.

Ces situations de crise posent une question fondamentale. L’animation socioculturelle est-elle méconnue ou détournée?

Un processus «par le bas»

L’animation socioculturelle se situe dans le sillage et le prolongement de l’éducation populaire du Front populaire français, l’organisation communautaire de Saul Alinsky et du Québec, la «pédagogie des opprimés» de Paulo Freire. Elle repose essentiellement sur ce que l’organisation communautaire nomme un processus «par le bas», à partir du développement du pouvoir d’agir (empowerment) des gens, par différenciation avec l’approche «par le haut», à partir des politiques sociales d’un Etat. Elle donne donc une large place à la participation des personnes en combinant ensemble des relations et actions qui reconnaissent et valorisent les forces, les talents, les habiletés, l’autodétermination de chacun-e; ouvrent des espaces associatifs permettant à chacun-e d’être acteur et sujet ensemble; facilitent échanges et partages interculturels, intergénérationnels, transversaux, comme passeurs vers un mieux-vivre ensemble; suscitent des processus de participation démocratique et de citoyenneté active; etc.

Dans cet esprit, la loi genevoise relative aux centres de loisirs et de rencontres et à la Fondation genevoise pour l’animation socioculturelle (LCLFASe), voulant «associer un maximum de gens du terrain à la Fondation»3Mémorial du Grand Conseil genevois du 15 mai 1998., précise que la FASe «est chargée d’un mandat au service des centres» (art. 1, al. 2) et que les associations «définissent la politique d’animation en conformité avec la charte cantonale des centres et gèrent les ressources qui leur sont confiées» (art. 3, al. 2).

Ainsi, la volonté de participation est très largement affirmée par un grand nombre de gouvernants, qu’ils soient économiques, politiques, institutionnels ou autres. Ceux-ci insistent fréquemment sur leur «politique urbaine» ou «politique de la ville» avec de nombreux objectifs d’«inclusion», de «cohésion sociale», de «vivre ensemble». Les travailleurs sociaux en sont les fers de lance, appelés à jouer un rôle primordial de soutien aux personnes, aux associations, au bien commun de manière large.

Mais de simples annonces ne suffisent pas à la construction et au développement de liens sociaux entre habitant-e-s d’un quartier. Les fractures, injustices et discriminations sociales sont vives. La crise sanitaire, économique et sociale actuelle le rappelle quotidiennement, démontrant ou plutôt confirmant que la solidarité ne se construit qu’à partir de l’autodétermination et des volontés concertées entre habitants eux-mêmes, en processus «par le bas».

Or les gouvernants assortissent leur «politique de cohésion sociale» d’une multitude de prescriptions, contrats de prestation, conventions de subventionnement et autres directives. Sur le terrain, les bénévoles associatifs et les professionnels se retrouvent alors déchirés par des injonctions contradictoires, entre contrôles accrus, financements restreints, et administration chronophage. Les décisions et actions des gouvernants devraient développer un partenariat de confiance avec la société civile, mais elles s’avèrent toujours plus centralisatrices, étouffant les réelles velléités participatives et associatives de leurs concitoyens. Les situations lausannoises et genevoises en sont de vivants exemples.

Privilégier la posture d’expert, de sauveur ou de passeur?

Ne sachant comment faire avec ces injonctions paradoxales, chacun agit au coup par coup. Et il apparaît alors sur le terrain des diversités de positionnement allant jusqu’à opposer les acteurs entre eux. Jouffray et Portal (2012) désignent ces divergences de «développement du pouvoir d’agir» (DPA) par trois types de postures bien distinctes que nous pouvons illustrer par les exemples suivants:

• Un collectif de professionnels, à l’issue d’une formation continue durant laquelle ils ont «découvert, expérimenté et étudié»4Extrait du «Petit manuel pour (re)découvrir le Pouvoir d’agir» produit par ce groupe de professionnels en formation. un quartier et ses habitant-e-s, publient un manuel dans lequel ils expliquent aux citoyens ce qu’est la citoyenneté, avec de multiples propositions de projets urbains hiérarchisés en niveaux «débutant citoyen», «intermédiaire citoyen», «expert citoyen». A partir de cette «expertise de terrain», ils proposent ensuite à la mairie des actions ciblées, accompagnées d’une demande de financement. Ceci sans tenir compte des avis, souvent très précis, exprimés par des habitant-e-s dans le journal de quartier réservé à leur libre expression. Ceux qui savent expliquent donc d’en haut ou/et de l’extérieur à ceux qui ne savent pas, ou en tous cas pas bien, comment ils doivent faire pour être citoyens. C’est le pouvoir d’agir du professionnel sur son public: la posture d’expert.

• Toujours dans l’espace public, d’autres veulent prendre en charge toute la misère du monde, considérant les personnes à partir de leurs manques, de leurs défaillances: «Nous sommes des acteurs du travail social qui nous servons des animations pour atteindre les publics en rupture, qui auraient besoin de suivis individuels mais n’en sont pas au stade de la demande explicite»5Extrait (ainsi que les citations suivantes) d’un message rédigé par la responsable d’une équipe d’éducateurs de rue.; «Nos publics cibles: les jeunes en difficulté, en risque de rupture, de délinquance… en souffrance». Le sauveur connait les «besoins réels des publics, des jeunes, des enfants…» et va donc repérer «des jeunes qui sont dans le besoin d’accompagnement social», vulnérables, démunis, laissés-pour-compte. La posture de sauveur s’appuie aussi sur la gratuité pour aider et fidéliser leurs publics (sous forme de «care»).

• Ces deux postures (expert et sauveur) se rapprochent d’un pouvoir d’agir sur autrui et pour autrui (Laforgue, 2009) et court-circuitent alors la posture de passeur qui privilégie laco-construction avec les personnes pour leur permettre d’être acteurs de leur vie, en s’appuyant sur leurs potentialités et leurs compétences pour avancer, plutôt qu’en leur rappelant leurs faiblesses et leurs manques. Car l’expert et le sauveur jouent souvent les passagers clandestins («free rider» d’Olson, 2011), s’appropriant certains dénouements pour faire une plus grande promotion de leurs actions et résultats apparents démontrant à quel point ils sont efficients, ceci au détriment du passeur ou facilitateur.

Dans ces exemples, les premiers voulaient promouvoir leur expertise de professionnels dans le petit journal de quartier pourtant réservé exclusivement à l’expression de ses habitant-e-s, les deuxièmes voulaient installer leur buvette gratuite lors d’une fête de quartier co-organisée avec des habitant-e-s par les troisièmes, dont les recettes de buvette devaient éponger une petite partie des frais.

On voit que sont privilégiés des outils de communication, de marketing, de packaging, qui rendent les actions visibles et conformes aux logiques gestionnaires et aux objectifs d’efficacité et de rendement à court terme attendus par les gouvernants. Pourtant, en stimulant le développement de stratégies de concurrence et de rivalité entre acteurs socioculturels, professionnels comme bénévoles, ces gouvernants vont à l’encontre de leurs missions politiques et institutionnelles de participation, de changement social, de solidarité, de coopération entre les personnes.

Développer le pouvoir d’agir et l’organisation communautaire

Partageant ce lourd constat, des personnes se sont regroupées récemment pour constituer un collectif visant à «Retrouver l’Animation SocioCulturelle Authentique et Légitime». Ce collectif Rascal veut revaloriser les processus «par le bas», conformément au «principe de subsidiarité» affirmé par les Constitutions suisse et genevoise pour faire primer l’échelon local sur l’échelon global. Nous cherchons donc à recueillir des informations et des témoignages d’expériences valorisant le réel «pouvoir d’agir» des personnes en tant qu’acteurs à part entière («de» ou «avec») et non de simples cibles ou clients d’actions décidées ailleurs. Il s’agira bien sûr aussi de révéler des agissements contraires, dans lesquels on peut constater des discriminations ou/et étouffements à cause d’approches «par le haut» («sur» ou «pour» les gens).

Convaincus que les problèmes sociaux sont de nature collective et requièrent des solutions collectives, l’idée est bien de rassembler nos forces pour apprendre à vivre ensemble comme des frères, plutôt que de mourir tous ensemble comme des idiots, selon la maxime de Martin Luther King. Vous pouvez nous adresser vos messages (rascal.coll@gmail.com), simplement pour un témoignage ou des informations, mais aussi et surtout pour unir nos engagements en faveur d’un mieux vivre ensemble.

 

Notes   [ + ]

1. «Fronde contre la reprise des quartiers», Le Courrier, 11 décembre 2019.
2. «Le personnel quitte la Fondation pour l’animation socioculturelle», Le Courrier, 14 mai 2014.
3. Mémorial du Grand Conseil genevois du 15 mai 1998.
4. Extrait du «Petit manuel pour (re)découvrir le Pouvoir d’agir» produit par ce groupe de professionnels en formation.
5. Extrait (ainsi que les citations suivantes) d’un message rédigé par la responsable d’une équipe d’éducateurs de rue.

Notre invité est retraité, ancien travailleur social et ancien enseignant en travail social, etienne.rouget@wanadoo.fr

Références bibliographiques:
• D. Bourque, Y. Comeau, L. Favreau, L. Fréchette, (2007): «L’organisation communautaire au Québec. Mise en perspective des principales approches stratégiques d’intervention» in L’organisation communautaire. Fondements, approches et champs de pratique. Québec, Presses de l’Université du Québec, pp. 3-19.
• C. Jouffray, B. Portal, «Les postures professionnelles en question», ASH – Actualités Sociales Hebdomadaires, 2012, www.ash.tm.fr/hebdo/2765/vos-idees/les-postures-professionnelles-en-question-383915.php
• D. Laforgue, «Pour une sociologie des institutions publiques contemporaines», https://socio-logos.revues.org/2317, 2009, et Essais de sociologie institutionnaliste, Paris, L’Harmattan, 2015.
• M. Olson, Logique de l’action collective, Bruxelles, Université, 2011.

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