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Responsabilité des entreprises helvétiques et néocolonialisme

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La bataille promettait d’être rude. Dans l’émission Forum du 30 septembre dernier, Isabelle Chevalley et Dominique de Buman, respectivement opposante et partisan de l’initiative pour des multinationales responsables, ont ouvert les hostilités. La verte-libérale se désigne elle-même comme une «Africaine dans le cœur» et déclare qu’il serait inopportun de «faire la leçon aux pauvres». Selon elle, l’initiative constitue une ingérence de la part de la Suisse vis-à-vis des pays où ses entreprises sont actives, en même temps qu’une entrave inadmissible à la liberté économique. Le même argument est mobilisé par le démocrate-chrétien Dominique de Buman: les agissements immoraux de certaines firmes constituent un biais pour le principe de la libre concurrence.

Une autre affirmation fait réfléchir l’historienne. Les deux intervenant-e-s accusent leur adversaire de défendre une position «néocolonialiste». Ça tombe bien, l’héritage colonial de la Suisse occupe en ce moment l’actualité historienne et médiatique. Sous l’impulsion des mobilisations des personnes racisées, une large remise en question de notre gestion du passé a suscité un très vif débat. Les statues, noms de rue et autres célébrations dans l’espace public de figures historiques impliquées dans l’esclavage des Noir-e-s ou d’autres formes d’oppression coloniale font l’objet d’une contestation fondée sur une vision plus critique de notre passé.

La ville de Zurich a ainsi commandé une étude historique sur son implication dans la traite1Voir: www.media.uzh.ch/en/Press-Releases/2020/Slavery.html. Dès 1727, elle possédait de lucratives participations dans la South SeaCompagny, une firme anglaise active dans le commerce des esclaves, et fut ainsi impliquée dans la déportation de plus de 36 000 personnes. L’étude établit également que quelque 900 Zurichois-es s’enrichirent de la même manière. Elle offre aussi un nouvel examen de figures historiques comme Alfred Escher, fondateur du Crédit suisse et artisan de la construction des chemins de fer helvétiques. En arrivant à Zurich par le train, impossible de manquer la statue de celui que ne fut pas seulement un partisan actif du développement des infrastructures nationales. La famille Escher est jusqu’à aujourd’hui moins célèbre pour ses activités outre-Atlantique. Alfred n’était lui-même pas impliqué dans l’esclavage au contraire de son grand-père, de son père et de son oncle.

A Genève, Gustave Moynier, plus connu comme fondateur du CICR, fut aussi le créateur de la revue L’Afrique explorée et civilisée. Il soutint ardemment le projet «civilisateur» de Léopold II et fut consul général du Congo belge en Suisse. En s’alliant avec Moynier, le souverain des Belges soulignait sa proximité avec un célèbre philanthrope alors qu’il réintroduisait le travail forcé sur une partie du territoire. Il se rapprocha aussi des banquiers suisses qui émirent bientôt un emprunt en faveur de son entreprise coloniale2Voir Fabio Rossinelli, «La philanthropie coloniale des sociétés suisses de géographie au Congo (1876-1908)», Itinera: Suisse et philanthropie : réforme, vulnérabilité sociale et pouvoir (1850-1930), n° 44, 2017, pp. 141-155..

Propriétaires de plantations, actionnaires de compagnies de trafic d’esclaves et d’autres lucratifs business dans des pays sous domination coloniale, les ressortissant-e-s helvétiques prirent clairement leur part dans un système d’enrichissement du Nord par les ressources du Sud, même si la Suisse en tant qu’Etat n’était pas une puissance coloniale.

L’impérialisme ne se déploya pas uniquement sur le front politique et militaire. Il connut aussi une dimension économique qui ne cessa pas avec les indépendances des Etats du Sud. Ces rapports de pouvoir sont qualifiés par les sciences sociales de postcoloniaux, car ils s’inscrivent dans la continuité d’une domination plus ancienne qui trouve son origine dans le fait colonial.

Aujourd’hui, les rapports Nord-Sud sont clairement les héritiers de cet impérialisme économique. Jadis, la famille Escher employait des esclaves dans sa plantation cubaine, ce qui était exclu dans le canton de Zurich. Les relations économiques Nord-Sud actuelles s’inscrivent dans le prolongement de ce rapport colonial. Certaines firmes suisses engrangent d’énormes profits sans tenir compte de l’impact de leurs opérations pour les populations et l’environnement dans les espaces de leurs activités, particulièrement dans le secteur des matières premières, qui connaît un développement spectaculaire depuis une trentaine d’années. Le site internet de l’initiative fournit de nombreux exemples qui s’ajoutent aux cas fort bien documentés par Public Eye.

Notes   [ + ]

1. Voir: www.media.uzh.ch/en/Press-Releases/2020/Slavery.html
2. Voir Fabio Rossinelli, «La philanthropie coloniale des sociétés suisses de géographie au Congo (1876-1908)», Itinera: Suisse et philanthropie : réforme, vulnérabilité sociale et pouvoir (1850-1930), n° 44, 2017, pp. 141-155.

Notre chroniqueuse est historienne.

Opinions Chroniques Alix Heiniger

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lundi 15 janvier 2018

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