Chroniques

Les grèves d’abord

À livre ouvert

D’ordinaire l’écriture d’un livre ne prédispose que peu à la mobilisation ou à l’action. Comme si pour l’écrire l’auteur avait besoin d’un retard comme d’un écart, c’est-à-dire d’un temps comme d’un lieu à partir desquels il puisse observer ou étudier à quelque distance certains événements ou phénomènes; ceci dans le but de laisser libre cours à une réflexion dont en vérité il ne saurait dire en toute honnêteté où elle pourrait le mener.

Sous cet angle, Du cap aux grèves1Barbara Stiegler, Du cap aux grèves, Récit d’une mobilisation. 17 novembre 2018 – 17 mars 2020, Verdier, 2020. n’est pas un livre ordinaire. Le temps et le lieu de l’écriture n’y sont en aucun cas distincts de ceux propres à l’action et à la mobilisation. Ici les formes des uns influent réciproquement sur celles des autres en une sorte de rencontre déterminante entre action et pensée.

Voici pourquoi ce «Récit d’une mobilisation» l’est à double titre. «Mobilisation» de l’auteure prise dans une séquence éloquente – mouvement des gilets jaunes, grèves pour défendre la retraite, l’éducation et la santé –, et «mobilisation» du livre lui-même, où l’écriture devient déterminante et a dès lors valeur à la fois de témoignage et de ­manifeste.

Témoignage tout d’abord de ce qu’une patiente recherche menée par une professeure d’Université, consacrée à l’émergence d’une pensée politique – un nouveau libéralisme – dans les Etats-Unis des années 19302Cf. B. Stiegler, «Il faut s’adapter». Sur un nouvel impératif politique, Gallimard, 2019. peut signifier pour un lecteur ou une lectrice d’aujourd’hui. A savoir que le dit «néolibéralisme», avant d’être la matrice d’une appropriation orchestrée des ressources planétaires par une oligarchie, n’est autre qu’un grand récit sur le sens de l’histoire.

Le propre d’un récit de ce type, pensons par exemple à l’évolutionnisme de la fin du XIXe siècle, c’est justement d’affirmer connaître la fin de l’histoire. Une fois la destination connue – ici, la division mondialisée du travail – les tenants du néolibéralisme n’ont logiquement d’autre alternative que de maintenir le cap choisi. Il va sans dire que ce cap devra être maintenu coûte que coûte. En vérité plutôt de gré que de force, car le néolibéralisme préfère la fabrique du consentement à la violence brute, laquelle donne à voir trop distinctement ce qui l’habite: une volonté indéfectible de briser toute opposition à l’impératif politico-économique qu’il incarne. Mais comme le rappelle Barbara Stiegler, le consentement ne lui suffit pas. Il lui faut aussi rééduquer l’espèce humaine «pour lui donner le sens de la flexibilité, le goût de la mobilité et les compétences nécessaires à sa survie dans l’environnement ouvert et imprévisible de la compétition mondiale».

Manifeste ensuite, en particulier lorsque est convoqué John Dewey, figure du pragmatisme américain de la première moitié du XXe siècle. Tout d’abord lorsque ce dernier s’oppose aux théories néolibérales sur leur propre terrain en rappelant la «vraie leçon du darwinisme». Une leçon qui tient en quelques mots: la vie ne connaît ni sens ni but unique. Absolument déroutante, l’évolution est à la fois «buissonnante», «hétérogène» et «imprévisible». En d’autres mots, personne ne peut savoir d’avance dans quelle direction elle va nous conduire. Dewey ne récuse pas l’idée d’adaptation, il rappelle simplement que celle-ci nous lie, plutôt qu’au fantasme d’un environnement mondial standardisé, à une multiplicité de lieux concrets, tous différents, à la fois affectant et affectés par les êtres qui les habitent.

Manifeste encore lorsque des propres mains des experts, Dewey s’empare de l’idée de pédagogie pour la renverser, comme quand il rappelle que «l’éducateur a lui-même besoin d’être éduqué». La leçon à tirer est simple: si vous voulez permettre à la démocratie – ce «processus continu de coéducation, où chacun se forme et s’éduque réciproquement» – de se renforcer, il faut tenir à distance les experts, autoproclamés ou non.

Et l’Etat, dans cette affaire? Le masque est tombé depuis longtemps mais un rappel demeure utile. Depuis près de quarante ans, l’Etat est le rouage essentiel du projet néolibéral. Un rouage dont l’importance croît à chaque nouvelle crise, puisque c’est bien dans la tempête que la nécessité de maintenir le cap paraît la plus forte.

Alors revenons aux grèves, celles où l’on a pied, celles où l’on tient ferme, même en cas d’avis de forts coups de vent, sans bien sûr perdre de vue le grand large ouvert devant soi.

Du cap aux grèves s’inscrit dans ce type de lieux, face à ce type d’horizons. Mais avant d’être le récit d’un basculement dans la mobilisation ou encore un appel à une remobilisation, ce livre sonne comme un avertissement. Si, comme l’a bien compris Hannah Arendt, la pensée surgit de la réalité des incidents de l’expérience vécue, alors ceux-ci «doivent rester les guides sur lesquels se règle la pensée».

C’est dans la mobilisation que se jouera la partie. Non dans les livres qui lui sont consacrés, aussi importants soient-ils.

Notes   [ + ]

1. Barbara Stiegler, Du cap aux grèves, Récit d’une mobilisation. 17 novembre 2018 – 17 mars 2020, Verdier, 2020.
2. Cf. B. Stiegler, «Il faut s’adapter». Sur un nouvel impératif politique, Gallimard, 2019.

Notre chroniqueur est géographe et enseignant.

Opinions Chroniques Alexandre Chollier

Chronique liée

À livre ouvert

lundi 8 janvier 2018

Connexion