Chroniques

La liberté, ça s’arrache!

L'histoire en mouvement

Ou comment des millions d’esclaves des Amériques ont rompu leurs chaînes avant l’abolition. En ces temps de manifestations Black Lives Matter et de déboulonnage de statues d’esclavagistes, l’ouvrage pionnier de l’historienne Aline Helg, Plus jamais esclaves, nous invite à remonter aux racines de ces luttes pour la liberté, menées par des femmes et des hommes au cours des quatre siècles durant lesquels l’esclavage a sévi dans les Amériques.

Des luttes longtemps tues par des livres d’histoire qui ne considéraient pas les esclaves comme des acteurs historiques à part entière et entretenaient l’idée erronée que jusqu’aux abolitions, les Noirs des Amériques étaient tous des esclaves que des bienfaiteurs blancs auraient libérés en décrétant les émancipations générales, entre 1777 et 1888.

Plus jamais esclaves détruit cette contrevérité en nous montrant comment, depuis le début de la colonisation du «Nouveau Continent», des milliers d’Africains victimes de la traite négrière et leurs descendants sont parvenus à se libérer de l’esclavage, seuls ou collectivement, sans attendre la naissance de l’abolitionnisme vers 1760. Le but de l’historienne «n’est pas d’établir une hiérarchie des luttes pour la liberté, de glorifier par exemple les esclaves révoltés ou marrons aux dépens de ceux qui ont enduré l’esclavage jusqu’à leur mort: pour tout esclave, la survie était déjà une victoire». Mais son postulat est que «les esclaves étaient des agents de leur propre histoire, au même titre que les autres classes subalternes». Son livre, qui se lit (presque) comme un roman, offre donc une nouvelle histoire des Amériques, à partir de la perspective des esclaves. Fondé sur des centaines de recherches publiées dans les Amériques et en Europe, il emmène le lecteur à travers l’ensemble du continent, du Canada à l’Argentine et au Chili en passant par les Caraïbes, de 1492 aux dernières grandes révoltes qui ont contribué à l’émancipation générale dans les colonies britanniques en 1838.

Par la fuite, l’achat de leur liberté (affranchissement), l’engagement militaire contre la promesse de la manumission [affranchissement légal d’un esclave] ou la révolte, ces hommes, ces femmes et parfois même ces enfants esclavisés ont progressivement sapé les bases du système qui les opprimait et sont parvenus à renverser un rapport de force qui, a priori, ne leur laissait rien à espérer. Dans leur quête de la liberté, ils ont su adapter leurs stratégies d’émancipation à leur situation et au contexte. Il en ressort une multitude d’images d’esclaves libérés, parmi lesquelles celle, souvent privilégiée par l’historiographie, de l’esclave mâle rebelle une arme à la main, ancêtre du guérillero, côtoie celle moins connue de la vendeuse de marché ou de la famille squattant dans l’arrière-pays.

En effet, des hommes, surtout africains, réussissaient à s’enfuir dans les immenses terres non colonisées, parfois pour former des communautés marronnes. D’autres esclaves, dans les colonies espagnoles et au Brésil plus qu’ailleurs, parvenaient à acheter leur liberté à leur maître, en particulier des femmes, non pas parce qu’elles auraient été les concubines de leur «libérateur», mais parce qu’elles étaient plus nombreuses à travailler dans les services et en ville, où l’économie était monétarisée. A l’opposé, ce furent les hommes qui purent se libérer grâce au service des armes, dès la conquête puis durant les guerres d’indépendance des Etats-Unis et de l’Amérique espagnole.

La révolte comme option de libération était exceptionnelle parce qu’elle supposait une organisation et des moyens presque impossibles sous l’esclavage, et parce que sa précondition était la division du pouvoir dominant. Cela se produisit à Saint-Domingue durant la Révolution française, où la révolte des esclaves lancée en 1791 s’est conclue par leur victoire contre Napoléon et l’indépendance d’Haïti en 1804. Ce fut aussi le cas dans les colonies britanniques entre 1816 et 1831, quand des esclaves purent s’appuyer sur l’abolitionnisme métropolitain pour se soulever et exiger la liberté… qu’ils obtinrent en 1838.

Mais se révolter comprenait des risques énormes (mort, torture, exécution), et ce livre nous rappelle combien il serait discriminatoire de croire que les esclaves n’avaient rien à perdre. Pourtant le moment venu, ils étaient prêts à tout risquer collectivement: n’oublions pas que l’esclavage aux Etats-Unis fut aboli en 1865, à la suite de la fuite massive des esclaves du Sud et de l’engagement volontaire de 200 000 d’entre eux dans les troupes de l’Union.

L’Atelier – Histoire en Mouvement organise une conférence1Me 23 septembre à 19 h, Uni-Mail (salle MS160), 40, bd du Pont-d’Arve, Genève. avec Aline Helg et Pamela Ohene-Nyako pour aborder cette histoire trop souvent méconnue et omise dans l’historiographie dominante, le 23 septembre.

Notes   [ + ]

1. Me 23 septembre à 19 h, Uni-Mail (salle MS160), 40, bd du Pont-d’Arve, Genève.

L’association L’Atelier-Histoire en mouvement, à Genève, contribue à faire vivre et à diffuser la mémoire des luttes pour l’émancipation, info@atelier-hem.org

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