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«Sans lutte, pas de progrès»

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En 1857, Frederick Douglass, militant abolitionniste afro-descendant, affirme: «L’histoire entière du progrès de la liberté humaine apporte la preuve que toutes les concessions faites jusqu’à ce jour en son auguste nom ont été imposées par la lutte.»1Cité par Howard Zinn, Une histoire populaire des Etats-Unis. De 1492 à nos jours, Marseille, Agone, 2002, p. 213.

Chaque avancée des droits des Afro-américain-e-s est précédée de combats, même si ce n’est pas la version privilégiée dans les récits officiels et dominants. Les progrès n’arrivent pas non plus graduellement puisque, très souvent, ils sont immédiatement suivis d’une défense des privilèges blancs. De plus, la plupart des conquêtes concernent les droits politiques, et beaucoup plus rarement les droits sociaux.

Les inégalités actuelles sont le produit de ces dynamiques comme le montre très bien l’histoire étatsunienne. Après plus de deux cents ans de luttes par moments plus intenses, la situation des Afro-descendant-e-s aux Etats-Unis reste caractérisée par de nombreuses discriminations: un accès inégal aux ressources et aux richesses, à la formation (supérieure), un taux d’incarcération bien plus élevé… et des mauvais traitements par les forces de police, jusqu’au meurtre.

Les premiers progrès sont arrachés de haute lutte. Le combat abolitionniste concerne d’abord les esclaves qui se révoltent, commettent des actes de résistance quotidiens, mettent en place des réseaux de fuite et de protection. A l’issue de la Guerre de Sécession, le Nord impose au Sud l’abolition de l’esclavage. Adopté en 1868, le quatorzième amendement octroie la citoyenneté à tous les hommes nés ou naturalisés aux Etats-Unis, tandis qu’en 1870, le quinzième affirme que les droits politiques ne peuvent être restreints «sur des critères de race ou de couleur». Mais dans les années suivantes s’établit un compromis: les politiciens du Nord considèrent qu’une situation stable au Sud grâce au maintien d’une suprématie blanche qui accepte de se plier aux exigences de l’Union et au nouvel ordre économique est plus avantageuse que la poursuite de la défense des droits des Noir-e-s. Les élus afro-américains sont expulsés de certains parlements des Etats du Sud et la violence se déchaîne. Le Ku Klux Klan se livre à des raids, lynchages, incendies, agressions physiques, meurtres… En 1924, il compte environ 4,5 millions de membres.

De leur côté, les Noir-e-s s’organisent et fondent le National Afro-American Council en 1903, suivi peu après de la création de la National Association of Colored Women. En 1910, après une émeute raciale à Springfield (Illinois), naît la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP). Elle lutte jusqu’à aujourd’hui pour les droits des Afro-américain-e-s et étend son action sur l’ensemble du territoire.

En 1946, le président Harry Truman crée un comité des droits civiques. Il s’agit alors de concrétiser les promesses faites aux soldats afro-américains, mais aussi de déjouer la critique soviétique qui dénonce les inégalités raciales dans le but de montrer que la démocratie étatsunienne n’est qu’une façade. Mais le Congrès rejette les lois proposées par le comité, qui obtient toutefois l’abolition de la ségrégation dans l’armée – laquelle ne s’impose que dix ans plus tard. Pourtant, les quatorzième et quinzième amendements votés dans les années 1860-70 donnent aux présidents les moyens de lutter contre les discriminations raciales… s’ils avaient bien voulu les appliquer. De son côté, la Cour suprême applique la doctrine dite «d’égalité dans la séparation», jusqu’en 1954. A cette époque, la NAACP lui soumet plusieurs affaires de ségrégation scolaire que la Cour juge contraires au droit, sans toutefois prendre des mesures efficaces pour y mettre fin, puisque dix ans plus tard, plus des trois quarts des écoles du Sud continuent de pratiquer la ségrégation scolaire.

Les Afro-américain-e-s se trouvent alors dans une situation à la fois paradoxale et inacceptable: leurs droits sont garantis par la Constitution et réaffirmés par la Cour suprême, mais la ségrégation et les discriminations les frappent toujours au quotidien. En refusant d’appliquer cette ségrégation dans un bus de Montgomery en 1955, Rosa Parks fait éclater au grand jour cette contradiction. S’ouvre alors une période d’intensification des luttes dans tout le pays. Le président Johnson présente en 1965 une nouvelle loi pour ­garantir le droit de vote. Mais ce n’est pas suffisant, le combat continue sur le front des droits sociaux, contre les discriminations à l’embauche, dans les écoles, pour les logements. Des émeutes ont lieu dans plusieurs villes. Le Congrès réagit en 1968 par l’adoption d’une nouvelle loi contre les discriminations et les violences contre les Noir-e-s, mais en en excluant les actes commis par les forces de police!

Notes   [ + ]

1. Cité par Howard Zinn, Une histoire populaire des Etats-Unis. De 1492 à nos jours, Marseille, Agone, 2002, p. 213.

Notre chroniqueuse est historienne.

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