Chroniques

Sur la route (1)

Cahiers levantins

La station de bus Al Kaboun se situe dans le district du même nom, au nord-est de Damas, et fait la jonction avec Jobar, quartier tristement célèbre de la capitale syrienne et théâtre de batailles qui dépassent l’entendement. L’ambiance est tendue. Contrairement aux checkpoints qui commencent à ramollir, l’entrée dans la gare routière est étroitement surveillée. Nos bagages sont fouillés minutieusement. Ma présence intrigue.

Le décor est apocalyptique. Tout autour de ce terminal somme toute assez banal, une ceinture d’immeubles détruits et criblés de trous de toutes sortes vous regarde. Lorsque le car se met en branle et prend lentement l’autoroute Damas-Homs, un spectacle de désolation se hisse sur votre droite. Des millions de pierres mutilées. On passe à l’orée de Jobar-Harasta-Douma. Une trilogie de villes de banlieue dont il ne reste rien.

Devant ce tas de ruines, votre gorge se serre et des larmes vous piquent les sinus. Je me dis que n’importe quel être humain, devant cette vision, se projettera, lui et sa famille, dans les amas de gravats. Même si la réalité est différente, que votre imagination surchauffe, se retrouver nez à nez avec des milliers de logements détruits attise probablement en vous une sorte d’angoisse primaire. Du moins… au début.

D’ailleurs, en parlant de destruction, je me rends compte à quel point notre vocabulaire manque de précision quand il s’agit d’évoquer le «détruit par la violence». Quelque part mon ignorance me réjouit. Mais très vite on comprend, on est capable de décrire. On est en mesure de reconnaître un immeuble «éventré», vidé de ses viscères. Généralement, il tient debout, le toit s’avance comme une langue de béton molle encore soutenue par des murs arqués, presque gonflés. C’est comme si on avait soufflé dedans, avant d’en laisser s’échapper les grises tripes en quelques convulsions successives. Les immeubles «rasés» sont plus rares dans les quartiers denses. Bombardés par les airs, ils ressemblent à des objets esclaffés avec, au centre, le toit, une dalle de béton blanc entourée de plusieurs nuages de gravats souvent minuscules. Ce sont des dunes à couvercles. Puis les immeubles détruits à l’arme légère, découpés à coups de millions de tirs de petit calibre. Ils forment un enchevêtrement de graphiques boursiers anguleux, coupants et aiguisés, noircis ici et là par la poudre et le feu, qui dégagent un sentiment de terreur absolu.

Sous la forme d’un carnet de voyage, Marc Perrenoud rapporte ses récentes impressions de Syrie, où il a séjourné en février 2020. Un pays marqué par neuf ans de guerre civile que le pianiste genevois a maintes fois sillonné, tant à titre professionnel (il a joué à l’Opéra de Damas en 2018) que privé. La suite mercredi.
Dernier album: Marc Perrenoud Trio, Morphée, Neuklang.

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mercredi 11 mars 2020

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