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Damas

Cahiers levantins

Damas est la plus vieille ville du monde. On dit qu’elle est habitée depuis 11’000 ans sans interruption. Même si le podium est disputé par Alep et Jéricho, elle n’en reste pas moins une très très vieille dame. Il y aurait sous sa vieille ville sept à onze cités antiques. Dans les villes, existent parfois des «vieilles villes» mais ça n’est pas une constante. Car nombre de très grandes villes, comme Paris, Londres, New York où Moscou n’ont plus ce qu’on appelle de «vieille ville». En Europe, on tend à apposer l’appellation «vieille ville» à tout ce qui a été construit et préservé avant la Renaissance. Au Moyen-Orient, peu de vieilles villes ont été préservées. On pense à Fès, quelques rues du vieux Caire, Jérusalem, et bien sûr Alep et Damas.

La vieille ville de Damas est immense. C’est un ovale pensé en cinq ou six quartiers dont on peine à mesurer les espaces et les volumes. Ce qui frappe, c’est la vie. Cette vieille ville a des écoles, des enfants, des habitants. Beaucoup de marchands, énormément d’échoppes: du cuivre, de la nacre, des cuirs, de la viande… Le lieu concentre toutes les images, les caricatures, la fascination que peuvent susciter l’Orient, son désert, ses sabres, ses tapis volants et autres lampes à huile. Quelque part elle rappelle le vieux Split, non seulement à travers l’empilement de cultures, architectures et religions qu’elle rassemble, mais également de par son indéniable rôle de poumon de vie pour la cité surpeuplée et populaire. En témoigne ces deux petites écolières qui se courent après, puis se cachent derrière une colonne romaine qui, plus tard, fera office de table improvisée pour une petite pause sandwich au thym…

Dans les entrailles du vieux souk, immense, le cerveau n’a pas le temps d’analyser les centaines de scènes qui se déroulent simultanément. Vous avez d’ailleurs loisir d’y goûter à votre rythme. Contrairement aux médinas nord-africaines, ici, au pays du Levant, vous n’êtes le «my friend» de personne. Personne d’ailleurs ne tentera de vous convaincre que son produit est bon ou pas cher. Si vous le souhaitez, vous vous en rendrez compte par vous même. Et si vraiment vous restez planté devant une échoppe plus de cinq minutes, la bouche entrouverte et le jean las, un élégant marchand viendra s’enquérir de votre souhait éventuel, mentionnant au passage qu’il n’est pas certain de pouvoir honorer vos désirs mais que sa curiosité le pousse à essayer devant le charisme qui vous anime.

Puis, au détour d’une ruelle secondaire, une porte en marbre gigantesque s’élance sur votre droite. La pénombre la rend timide, mais les centaines de figurines ciselées qui ornent ses contours vous poussent à entrer. Le volume est immense. Des colonnes noir et beige qui rappellent des motifs génois mettent en valeur une myriade d’arches convergeant vers un bassin central flanqué d’une fontaine. En moins d’une minute, vous sautez d’une veine surpeuplée où chaque centimètre carré compte à cette gigantesque cour intérieure. On les appelle les khan. Il s’agit d’anciens hôtels pour riches marchands qui y venaient pour affaires, en toute quiétude.

* Sous la forme d’un carnet de voyage, Marc Perrenoud rapporte ses récentes impressions de Syrie, où il a séjourné en février 2020. Un pays marqué par neuf ans de guerre civile que le pianiste genevois a maintes fois sillonné, tant à titre professionnel (il a joué à l’Opéra de Damas en 2018) que privé. La suite mercredi.

Dernier album: Marc Perrenoud Trio, Morphée, Neuklang.

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mercredi 11 mars 2020

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