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Le Chaos

Cahiers levantins

Le Chaos est un système. Un système qui s’appuie, du moins en ville, sur deux règles militaires que sont les checkpoints et le couvre-feu. Le reste est laissé à l’abandon. Le Chaos n’est pas forcément violent. Ce sont de larges avenues embouteillées sans panneaux, sans règles. On se faufile, on se tend la main, on se rend la pareille, on frappe à tort et à travers et sans conséquences. C’est de la survie. Il y a quelque chose de simple et d’ailleurs on l’entend à intervalles réguliers: «J’ai survécu et j’en suis fier.» «Que fais-tu dans la vie? – J’ai survécu.» Survivre est un métier. Avoir survécu compte, comme une sorte d’expérience professionnelle.

Je ne connais pas la guerre, heureusement. Il paraît qu’à l’est, trop de cadavres à l’air libre ont infecté les sols. Mélangé aux résidus chimiques des carcasses de bombes, ce savoureux cocktail fait exploser le cancer de l’estomac. Le cancer de l’estomac noué, pour être plus précis. Mais on ne m’en dira pas plus, on détourne mon attention, comme un bébé. Les Syriens sont pudiques.

Je ne connais rien à la guerre mais ma tête crasseuse, mes narines pleines de fioul et ma voix cassée de petit Suisse laiteux commencent à humer l’après-guerre. Le noir, le constant ronronnement des générateurs et cette odeur de colza brûlé qui sévit partout. Et surtout le système qui pointe le bout de son nez huileux. Le Chaos n’est plus seul. Il a troqué ses checkpoints contre des agents de stationnement. Les systèmes nerveux sont sous pression. Même à 1000% d’inflation et un salaire mensuel de 50 dollars, légion sont les boutiques de chaussures et de robes de mariées.

On flâne, on mange sur le pouce mais dans le noir. Les vitres collent, les cheveux sont gras et fatigués. On part travailler sans électricité et sans eau, le visage plein de fioul. Un visage frotté jusqu’au sang. Il doit sentir bon, le système l’exige. On se gare n’importe où, là où jadis le Chaos le permettait mais, cette fois-ci, le système nous devance. L’agent, rutilant, nous colle. Le choc assez cruel de deux mondes que pas tout oppose mais qui peuvent ad aeternam se nourrir l’un l’autre à la manière d’un mouvement quasi perpétuel de parasites intra muros.

Sous la forme d’un carnet de voyage, Marc Perrenoud rapporte ses récentes impressions de Syrie, où il a séjourné en février 2020. Un pays marqué par neuf ans de guerre civile que le pianiste genevois a maintes fois sillonné, tant à titre professionnel (il a joué à l’Opéra de Damas en 2018) que privé. La suite mercredi.

Dernier album: Marc Perrenoud Trio, Morphée, Neuklang.

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mercredi 11 mars 2020

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