Chroniques

Les trois dames

Cahiers levantins

La porte s’ouvre et laisse transparaître une lumière blanchâtre. Guirlande chinoise qui fait office de lumière de secours lorsque l’électricité est coupée. En réalité, l’électricité est coupée la plupart du temps, à Damas. On retrouve cette familière ambiance de salon trop lumineux mais sombre à la fois. Des salons sans horloges, figés dans une sorte de bâillement interminable et tendu. Il n’y a pas de chauffage, pas d’eau. La salle de bain est dans un état épouvantable. Partout cette odeur de mazout. Ça colle à la peau, aux narines, aux cheveux déjà gras. Du mazout pour les générateurs assourdissants mais également pour ces radiateurs de salons. Fonctionnels mais pas assez pour se passer de l’odeur. Alors on fume. On parle, on rit, on ne se dit pas grand-chose. Les gens échangent des souvenirs.

Souvent on vous dit: «J’ai une cousine qui habite près de Zurich mais moi je ne suis jamais allé en Suisse.» On écoute avec attention en sirotant un thé trop chaud, trop sucré et en hochant la tête, faisant au passage un compliment sur les poivrons marinés, toujours succulents. Plus tard, l’histoire s’étoffe et on se rassure à entendre que ces trois dames qui occupent cet appartement insalubre n’y vivent que depuis neuf mois. Elles vont probablement devoir partir car le loyer augmente. Tout augmente. Elles habitaient au rond-point des Abbassides. Leur appartement a été partiellement détruit. Elles n’y sont pas retournées. Même les immeubles encore debout finissent par s’écrouler, nous dit-on.

C’est vrai. Et puis la guerre a polarisé les communautés. Trois femmes seules et chrétiennes dans un quartier musulman ne posait pas de problème avant. Maintenant si.

Elles sont vieilles. L’une s’est cassé le bras. Elle a fait la cuisine avec un seul bras! Sans eau. Ce matin personne ne s’est lavé. Nous non plus d’ailleurs. On trébuche, on n’y voit rien. Il est 15 h et la lumière décline. Personne n’est sorti. «Ça chauffe bien ces poêles à fioul.» Oui c’est bien. Il fait chaud, mon front colle. Le houmous, les fèves dans l’huile, l’huile d’olive, l’huile de colza des taxis défoncés, tout colle. Je colle. Je colle et je suis bienveillant, j’ai un vertige. Quel est donc ce monde dans lequel je suffoque, je ne le connais pas. Je n’ai pas de repères.

Sous la forme d’un carnet de voyage, Marc Perrenoud rapporte ses récentes impressions de Syrie, où il a séjourné en février 2020. Un pays marqué par neuf ans de guerre civile que le pianiste genevois a maintes fois sillonné, tant à titre professionnel (il a joué à l’Opéra de Damas en 2018) que privé. La suite mercredi.

Dernier album: Marc Perrenoud Trio, Morphée, Neuklang.

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mercredi 11 mars 2020

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