Chroniques

Batmaid: ménage et inégalités

Polyphonie autour de l'égalité

Chaque début d’année, on espère… non pas que le sexisme ait mystérieusement disparu pendant les fêtes de fin d’année, nous avons cessé d’être naïves depuis longtemps. On espère simplement attendre le plus longtemps possible avant que notre sang ne fasse qu’un tour face à une nouvelle manifestation des inégalités.

Et 2020 aura commencé fort! Dès le tout début du mois de janvier, les villes romandes ont été envahies d’affiches présentant une petite scène de la domination ordinaire dans nos sociétés post-industrielles. Elle s’est invitée dans nos foyers de manière si banale qu’elle en est pernicieuse et surtout qu’elle peine à être dénoncée: la relation dissymétrique entre patron·ne·s et employées domestiques.

La campagne «Batmaid», puisque c’est de cela dont il s’agit, réunit absolument tout ce que l’on peut dénoncer ou presque.1Lire aussi à ce sujet «La raquette et le chiffon», une agora de J. Debonneville à paraître dans notre édition de jeudi. N’entrons pas ici dans le débat, qu’il faudrait pourtant continuer à avoir, sur la légitimité ou non d’employer des domestiques pour résoudre l’épineuse question de la non-répartition du travail ménager et la recherche de la paix des foyers, ce n’est pas l’objet de cette chronique.

Ici, le coup de sang qui se traduit par un coup de gueule dans ces colonnes est dû à ce que ces affiches montrent: une Martina Hingis tout sourire aux côtés de «sa» femme de ménage, souriante elle aussi, le tout assorti d’une phrase de l’ex-numéro une mondiale du tennis féminin, gratifiant son employée du titre de «championne». Sous couvert d’un ton volontairement décalé, comme les précédentes campagnes de l’entreprise, le résultat s’avère légèrement ridicule et, de ce fait, profondément méprisant.

Cette campagne réunit en une seule image tout ce que l’on peut souhaiter dénoncer. Premièrement, l’assignation des femmes à la sphère domestique et aux tâches ménagères, quelles que soient leurs ressources, leur parcours et leur réussite. Vous pouvez avoir été championne de tennis, vous êtes avant tout une femme et donc êtes renvoyée aux tâches domestiques (rappelez-vous qu’avant de faire l’apologie des femmes de ménage ubérisées, Martina Hingis faisait la promotion de lave-linge, séchoirs et autres fours…)

En deuxième lieu, cette campagne met en exergue des rapports de classe. En effet, bien qu’assignée à la sphère domestique, l’ex-championne n’en est pas moins une femme riche, qui a «gagné» la possibilité de réassigner une partie du «sale boulot» à plus dominée qu’elle. Ainsi, on peut simultanément occuper une position dominée (dans les rapports de genre) et dominante (dans les rapports de classe et de race).

Enfin, s’ajoute encore un rapport de «race» ou Nord-Sud: la femme de ménage de cette campagne semble assez clairement venir des principaux pays pourvoyeurs d’employées domestiques… Sud de l’Europe, Amérique centrale ou Amérique du Sud.
On pourrait poursuivre ainsi la démonstration en présentant d’autres indices de la domination: intérieur neuf aux meubles modernes et élégants, mise en scène des corps, utilisation du pronom possessif «ma» que l’on entend systématiquement dans la bouche des personnes employant une femme de ménage… Bref, cette campagne est d’autant plus insupportable que l’entreprise est aux prises avec les syndicats2RTS, 21 juillet 2019 et Le Temps, 26 août 2019. car, derrière l’humour décalé des super-héros, se retrouvent des conditions de travail scandaleuses (travail sur appel, journées à rallonge, absence de LPP, absence d’assurance perte de gain, etc.). Ainsi, loin du héros justicier imaginé par Bob Kane et Bill Finger, Batmaid réaffirme la violence des rapports de domination ordinaires.

Heureusement, en ce début de mois de février, nous pourrons peut-être compter sur l’arrivée sur nos écrans de Harley Quinn, l’ex-fiancée du Joker. Accompagnée de ses Birds of Prey, elle semble amener un vent nouveau, qui sait un espoir féministe pourrait se lever sur Gotham city?
* Investigatrices en études genre.

 

Notes   [ + ]

1. Lire aussi à ce sujet «La raquette et le chiffon», une agora de J. Debonneville à paraître dans notre édition de jeudi.
2. RTS, 21 juillet 2019 et Le Temps, 26 août 2019.
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