Le lait qui requinque les paysans
Anne ­Chenevard, qui élève 40 vaches à Corcelles-le-Jorat, est l’une des conceptrices du Lait ­équitable. OLIVIER VOGELSANG
Vaud

Le lait qui requinque les paysans

Porté par les producteurs, le projet Lait équitable connaît un démarrage fulgurant. Rencontre.
cet article vous est offert par le courrier
Chaque jour Le Courrier vous offre de nouveaux articles à lire. Abonnez-vous pour soutenir un média indépendant et critique.
Lait suisse

Dans sa ferme de Corcelles-le-Jorat, où dominent au loin les Préalpes fribourgeoises, Anne Chenevard encourage ses quarante vaches à sortir et accompagne les plus récalcitrantes, qui resteraient bien au chaud en ce mois de novembre. Des bovins comme les autres, mais dont une partie du lait rapporte un revenu décent.

L’exploitante Anne Chenevard est l’une des conceptrices du Lait équitable. Avec d’autres paysans organisés en coopérative, elle a pris son bâton de pèlerin pour convaincre la grande distribution d’acheter du lait rémunéré un franc le litre au producteur (contre 65 centimes actuellement pour le lait vendu en Suisse). Ils ont fait chou blanc auprès de Migros et de Coop. Mais Manor a accepté. «Notre condition était que nous, les producteurs, gérions le produit de A à Z et que nous ne bradions pas le prix. Pour éviter de retomber dans les travers du système», explique Anne Chenevard, devant une tasse de thé dans sa cuisine.

Avec Manor et Cremo

Restait à trouver un transformateur. La coopérative a trouvé une oreille attentive auprès de Cremo, l’un des géants du domaine. «C’est une alliance inattendue. Lors des grèves du lait de 2009, l’entreprise était prise pour cible par les paysans. Mais aujourd’hui, nous sommes passés d’une logique de confrontation à une logique de construction», sourit la paysanne.

Lancée le 23 septembre par quatorze producteurs, la brique de lait équitable, UHT, se vend comme des petits pains. En deux mois, 100 000 litres ont été écoulés, soit 1666 litres par jour en moyenne. Outre les ­supermarchés Manor, le CHUV, la Ville de Lausanne, des restaurants d’entreprises et des dizaines d’épiceries et laiteries en Suisse romande s’en procurent. Le CHUV compte en acheter l’équivalent de 40 000 litres par an, soit un quart de sa consommation.

La brique de lait équitable, UHT, se vend comme des petits pains

Passer par la grande distribution semblait inévitable pour Anne Chenevard: «Beaucoup de consommateurs aimeraient soutenir les agriculteurs mais il faut que l’offre existe. Nous voulons qu’elle soit un vrai partenaire, parce que c’est là où la majorité des gens font leurs achats.» L’inquiétude est vive parmi les producteurs de lait. En vingt ans, la moitié d’entre eux ont mis la clé sous la porte en Suisse. A ce rythme, certains craignent une disparition de la filière. Et le lait équitable ne concerne qu’une infime partie du marché.

«C’est vrai qu’il y a un risque, avec notre projet, de donner l’impression que tout va bien, alors que pour 99% d’entre nous, tout va mal», admet Anne Chenevard. La décision du canton de Vaud d’allouer 10 millions pour soutenir la filière la réjouit mais elle craint aussi un impact limité d’incitations financières prévues uniquement sur cinq ans.

Les consommateurs

La paysanne plaide aussi pour une production raisonnée. «Lorsque nous exportons le lait à bas prix, nous inondons les autres marchés et ce sont des producteurs ailleurs qui se trouvent en difficulté», assène-t-elle. Solidaire avec le mouvement des sans-terre, Anne Chenevard appelle à une vision globale des problématiques paysannes, notamment dans le cadre des traités internationaux comme le Mercosur. «Au Brésil, des agriculteurs se font chasser, expropriés, pour la mise en place d’une unité de production de viande de 2,7 millions d’hectares, destinée à l’exportation en Europe et en Chine. Imaginez, 2,7 millions d’hectares pour une seule ferme, c’est plus de deux fois plus que toute la surface agricole de Suisse, qui est de 1,1 million d’hectares!» s’insurge-t-elle.

Pour elle, les consommateurs ont la possibilité de renverser la tendance, en réfléchissant à leurs achats, même si tous n’ont pas les moyens d’acheter des produits étiquetés équitables. Avec le succès en cours du Lait équitable, Anne Chenevard juge que la prise de conscience est bien présente. Dès 2020, le nombre de producteurs de la coopérative passera de quatorze à quarante, de toutes les régions de Suisse.

«Nous avons dû en mettre d’autres sur liste d’attente. Le but est d’impliquer le plus de personnes possible, tout en nous assurant que chaque coopérateur puisse écouler une part suffisante de son lait via la coopérative.» Elle-même a vendu pour l’instant 20% de sa production en lait équitable, ce qui lui a rapporté 4000 francs supplémentaires en deux mois. A l’avenir, la coopérative compte développer d’autres produits à base de lait et développer à terme une gamme bio.

Le lait en vente directe, toujours plus présent

Au marché du mercredi à Lausanne, retraités, familles, travailleurs font la file devant le stand de lait cru des producteurs Patrick et Sandra Demont, malgré le mauvais temps. Beaucoup sortent leur propre bouteille en verre à remplir. «Depuis environ deux ans, les ventes explosent. Il y a une prise de cons­cience écologique, et le phénomène du vrac nous a aussi amené des clients», note Sandra ­Demont.

Avec deux jours de marché par semaine, la productrice de Montheron (hauts de Lausanne) écoule environ 460 litres par semaine. «C’est le quart de notre production mais la moitié de notre chiffre d’affaires», affirme la paysanne. Plusieurs producteurs s’y sont mis et conquièrent des clients urbains en recherche d’un produit non transformé.

Patrick et Sandra Demont avaient commencé en 2009 lors des grèves du lait, en distribuant gratuitement le lait au marché pour ne pas le jeter. Devant l’importante demande, ils avaient continué par de la vente directe. Le couple participe aussi au projet Lait équitable, qu’il juge complémentaire. SDT

 

Régions Vaud Sophie Dupont Lait suisse Consommation

Connexion