Chroniques

Grand Théâtre de Genève et syndrome de Stockholm

L’IMPOLIGRAPHE

Le Conseil municipal de la Ville de Genève est saisi par le Conseil administratif d’une demande de subvention extraordinaire de 3,2 millions de francs pour le Grand Théâtre, pour couvrir le déficit de l’institution. ça nous dit quoi? ça nous dit d’abord qu’un opéra, ça coûte cher. Et ça nous dit ensuite que la répartition des tâches et des charges entre le canton et la Ville est, dans le champ culturel, une vaste foutaise.

La Ville est propriétaire du bâtiment de la place Neuve et en assume l’entretien et la rénovation. Elle assume aussi la rénovation de la machinerie et les salaires de la majorité du personnel affecté au Grand Théâtre. Elle accorde en outre une subvention annuelle qui permet au Grand Théâtre de payer son propre personnel. La Ville dépense donc chaque année, sans compter les investissements, 45 millions pour son opéra (l’Association des communes genevoise y ajoute 2,5 millions – dont entre le quart et le tiers proviennent de la Ville…). C’est beaucoup? C’est beaucoup, parce qu’il n’y a pas d’opéra «bon marché». Le Grand Théâtre, c’est 300 emplois (dont des professions artisanales qu’on ne trouve plus ailleurs) un ballet, un chœur, 80’000 à 100’000 spectateurs chaque année, et c’est un élément essentiel du dispositif culturel régional. La question est donc bien de savoir si Genève veut continuer à se payer un opéra, et si c’est la Ville qui doit continuer à s’en charger financièrement; ce qui, forcément, réduit les moyens financiers à disposition pour soutenir d’autres lieux culturels – les plus fragiles, les plus récents, les moins institutionnalisés.

«Il n’est pas envisageable de diriger une maison qui a des ambitions artistiques et une envie de s’ouvrir à la cité avec un déficit structurel pour chaque saison», résume le directeur général du Grand Théâtre, Aviel Kahn. Et de souhaiter que «sur le front politique, la question des subventions fasse l’objet de discussions et de réponses durables». Encore faut-il qu’il y ait des partenaires disposés non seulement à discuter (on n’en manque jamais à Genève), mais surtout à faire aboutir ces discussions à quelque chose. Autrement dit, à ne pas se contenter de se renvoyer la balle de la responsabilité de combler le déficit structurel de la principale institution culturelle romande.

La Ville est sans doute prise en otage. Ce n’est pas la première fois – il nous souvient qu’il y a une vingtaine d’années, la Fondation avait posé le choix clairement: soit la Ville augmente la subvention, soit on supprime le Ballet. Et la Ville avait augmenté sa subvention. Cette fois encore, la Ville, syndrome de Stockholm aidant, paiera, parce qu’il faudra bien payer et que personne d’autre ne paiera à sa place: elle ne peut ni contraindre le canton à payer, ni contraindre les communes à payer plus, ni se reposer sur un mécène DINFPDLNMDTL1Un mécène dont il ne faut pas dire le nom mais dont tout le monde connaît le nom qu’il ne faut pas dire. ou une fondation DINFPDLNMDTL2Une fondation dont il ne faut pas dire le nom mais dont tout le monde connaît le nom qu’il ne faut pas dire. pour se substituer à elle.

Dans une déclaration commune avec le Conseil administratif en octobre 2013, le Conseil d’Etat s’engageait à verser au Grand Théâtre, sous réserve de l’accord du Grand Conseil, une subvention de 1 million en 2015, 2 millions en 2016 et 3 millions en 2017. Une convention de subventionnement signée pour 2015 et 2016 a réduit la subvention pour 2015 à 500’000 francs. Une nouvelle convention de subventionnement a été signée en avril 2017 pour une subvention cantonale de 3 millions inscrite au budget cantonal 2017, mais en décembre 2017, le Grand Conseil décidait de ne pas renouveler la subvention de 3 millions que le canton avait accordée l’année précédente. Du coup, le Grand Théâtre s’est retrouvé face à un manque de ressources de 1,5 million, qui correspond à une partie du déficit structurel traîné depuis plusieurs décennies, qui fut un temps épongé par un mécène DINFPDLNMDTL puis une fondation DINFPDLNMDTL, et aurait du l’être ensuite par une subvention cantonale, mais qui retombe sur la Ville après que le Grand Conseil a refusé de la renouveler. La responsabilité de cette dérobade n’incombe pas au Conseil d’Etat, mais à la majorité parlementaire, PLR en tête (comme il fut à la tête du refus de faire participer le canton à l’exploitation de la Nouvelle Comédie): il y a des partis politiques que la politique culturelle doit traîner comme des boulets.

Tiens, à propos: Est-ce que le Cercle Fazy-Favon pourrait subventionner le Grand Théâtre? Ou l’Emir d’Abu Dhabi? Ou Manotel?

Notes   [ + ]

1. Un mécène dont il ne faut pas dire le nom mais dont tout le monde connaît le nom qu’il ne faut pas dire.
2. Une fondation dont il ne faut pas dire le nom mais dont tout le monde connaît le nom qu’il ne faut pas dire.

Notre chroniqueur est conseiller municipal carrément socialiste en Ville de Genève.

Opinions Chroniques Pascal Holenweg

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lundi 8 janvier 2018

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