Chroniques

Bonne année!

A rebrousse-poil

Combien de fois m’a-t-on adressé ces mots ces derniers jours, combien de fois les ai-je prononcés à mon tour? A chaque rencontre, dans la rue, chez le boucher ou le marchand de primeurs, au café du matin, à l’apéro du soir, ils reviennent comme un rite. Et ça n’est pas un automatisme, un acte machinal: c’est sincèrement que l’on souhaite le bonheur et la santé à la caissière du supermarché ou au vieux retraité qui passe en claudiquant.

Vous me direz que ça ne coûte rien: d’accord.

Vous me direz que ne pas se conformer à cette aimable coutume serait faire preuve d’un manque de savoir-vivre qui vous rejetterait en marge, dans un village où l’on se côtoie quotidiennement: oui.

Vous me direz qu’il y a des hypocrites qui…

Là je vous arrête! De tels personnages, il n’y en a pas chez nous.

Sauf moi, peut-être.

Non… hypocrite est un trop grand mot. Mais disons qu’en adressant mes vœux à chacune et chacun sur un ton joyeux, comme il est habituel de le faire, en laissant poindre dans ma voix un optimisme raisonnable, j’ai dissimulé le fond de ma pensée. Au lieu d’être soleil et ciel bleu, mes mots, recouverts par une pellicule grisâtre, auraient dû voir leur lumière légèrement assombrie. Sachant le monde comme il va, au lieu de laisser espérer une «bonne» année, j’aurais dû parler d’une année «la moins mauvaise possible».

Pessimisme? J’ai toujours fui la compagnie de ce personnage au teint jaune, vêtu de noir. Plutôt réalisme, sur fond de tristesse.

La naissance de l’an neuf a été marquée, le 1er janvier 2019, par l’investiture, au Brésil, du président Jair Bolsonaro. D’extrême droite, il a été porté au pouvoir par 55% des électeurs, et après la formation de son gouvernement 75% des Brésiliens sondés estiment que les mesures déjà annoncées «vont dans la bonne direction».

Bolsonaro, tout ce qui me révulse: militaire, nostalgique du temps de la dictature et de la torture, misogyne, homophobe, raciste, climatosceptique. L’équipe qu’il a formée pour le seconder est tout aussi affriolante: un ministre de l’Economie ultralibéral partisan du tout privatisé, prêt à tout sacrifier (y compris l’Amazonie, le droit des indigènes et celui des minorités) sur l’autel de la croissance; un ministre de la Justice responsable de l’incarcération hautement contestée de l’ex-président Lula; une ministre des Droits de l’homme ultraconservatrice, farouchement opposée à l’avortement, et critique féroce du féminisme; un ministre des Affaires étrangères qui affirme que le changement climatique n’est qu’une idée montée en épingle par la gauche internationale et la Chine pour nuire aux économies occidentales…

Comment la majorité d’un peuple peut-elle confier son avenir à de tels individus, comment peut-elle se réjouir de leur accession au pouvoir suprême?

Symboles de son orientation et présentes lors de sa naissance, les bonnes fées qui se sont penchées sur le berceau de ce gouvernement ont pour nom Netanyahou, Orban et Pompeo, l’envoyé spécial de Donald Trump.

Venant s’ajouter au régime de ce Potomac de la pensée1Ses zélateurs appelaient parfois le dictateur Ceaucescu «Le Danube de la pensée». Le Potomac est le (petit) fleuve qui coule à Washington., et à ceux qui tiennent désormais le haut du pavé sous d’innombrables cieux, cette nouvelle prise de l’extrême droite a de quoi inquiéter. Quel vent nauséabond souffle sur la planète, quel sera le prochain pays à basculer dans le gouffre?

Vu les nuages qui s’accumulent devant nous, climat, inégalités, crise migratoire et j’en passe, l’urgence devrait conduire à la fraternité, à la réflexion commune pour tenter de trouver une issue. Au lieu de cela, on se tourne vers le repli sur soi, on bâtit des murs, on se prépare à l’affrontement. Comme si l’humanité, prise de panique, abdiquait son intelligence pour se jeter, aveugle, dans les bras du plus violent, de celui qui parle le plus fort.

Quels intellectuels enfin, quels personnages politiques se dresseront résolument contre les déments, et trouveront les mots pour réveiller l’espoir, pour faire tout de même de 2019 une bonne année?

Notes   [ + ]

1. Ses zélateurs appelaient parfois le dictateur Ceaucescu «Le Danube de la pensée». Le Potomac est le (petit) fleuve qui coule à Washington.

Dernier roman: Retour à Cormont, chez Bernard Campiche Editeur, 2018.

Opinions Chroniques Michel Bühler

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lundi 8 janvier 2018

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