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Du pluniversalisme interculturel

Chroniques aventines

Depuis longtemps, le monde des idées est divisé par la dispute de l’universalisme et du relativisme. Le débat se pose cependant aujourd’hui à nouveau frais: d’une part, les progrès techniques et technologiques ont accéléré la circulation des marchandises et des imaginaires; d’autre part, les rapports de force entre territoires et cultures sont plus inégaux que jamais.

Nous voici réduit.e.s, semble-t-il, à choisir entre l’universalisme néocolonialiste des dominants, le cosmopolitisme déraciné des élites et un relativisme mol, une postmodernité creuse, en particulier délestée des idéaux d’émancipation du XVIIIe siècle.

Reprenons le débat en opérant un rapide détour dans le temps (la Grèce antique) et l’espace (le Chiapas zapatiste) – en commençant par le déplacement au Mexique, avec l’historien Jérôme Baschet pour guide.
Au contact des rebelles du Chiapas, ce médiéviste altermondialiste a théorisé ce qu’il nomme le «pluniversalisme interculturel». Baschet (in Adieu au capitalisme. Autonomie, société du bien vivre et multiplicité des mondes. La Découverte, 2016) distingue le pluniversalisme de l’universalisme des marchés comme de celui des Lumières – mouvements qui font l’un et l’autre peu de cas de la variété des êtres et des contextes réels.

Evitant l’essentialisation des particularismes comme le risque d’une dilution dans l’universel, le pluniversalisme arrime la pleine reconnaissance des expériences et des territoires singuliers à la conscience de l’unité du genre humain et de notre planète commune.

Affaire de toutes et tous, l’interculturalité nomme, elle, précisément le travail de conjonction de la pluralité et de l’unité. Un effort réclamant écoute, compréhension et des modalités dialogiques équitables. Des modalités qui ne peuvent naître que de «la reconnaissance de la non-fixité et de la perfectibilité de son propre univers culturel.»
Déplaçons-nous maintenant dans le temps en suivant Barbara Cassin qui – par son incitation à «compliquer l’universel» et son invitation à pratiquer la «gymnastique du entre» nous paraît prolonger heureusement les vues de Baschet.

Dans un récent ouvrage (Eloge de la traduction. Compliquer l’universel, Fayard, 2016), la philologue et philosophe s’en prend à la «pathologie de l’universel» qu’est l’exclusion pour défendre ce qu’elle nomme un «relativisme conséquent». L’aidôs grec – le respect – lui semble indiquer la voie juste, celle d’une considération de l’Autre comme «un semblable, comme moi pas comme moi».

Dans une intuition forte, la traduction figure, pour Barbara Cassin, l’image du «savoir-faire avec les différences». Le traducteur est «entre», «à l’intérieur de deux», évolue dans «une zone complexe où il ne peut y avoir qu’interaction et interférence». Le «passage entre les langues» constitue ainsi une forme de mantra du politique – entendu ici comme pratique du commun, comme attention à la pluralité et au particulier dans une communauté d’êtres différents.
«Le relativisme conséquent, précise notre auteure, conduit à remettre sur le métier la concurrence entre principe de non-contradiction, lié à la Vérité exclusive et nécessaire, et principe de raison, lié aux vérités de points de vue et d’intentions.» Proche de Baschet et de son principe de perfectibilité, Cassin prône ce qu’elle nomme un «comparatif dédié», s’accordant sur ce qui est «le meilleur» dans une situation et un moment donnés tout en refusant d’absolutiser telle ou telle position.

Il y a loin de la métaphore de la traduction au régime de «l’équivalence générale» entretenu par le commerce et la finance actuels. Les promoteur.trice.s de la circulation du capital inclinent à penser le monde comme une étendue homogène; force est pourtant de constater que nous n’évoluons pas dans un espace newtonien. Se savoir situé.e historiquement et géographiquement est une condition sine qua non pour (re)trouver une prise sur le monde. Or, le sentiment d’appartenance ne peut sourdre que d’une participation effective à l’entretien, aux interactions et interlocutions d’un territoire et d’une communauté donnés.

L’éveil de notre conscience territoriale se joue dans une attention soutenue au vécu de chacun.e, dans l’expression de celui-ci. La vitalité sociale impose que s’ajoute, cependant, un dialogue interculturel et des occasions d’expérimentations notamment sociales et esthétiques cultivant l’écart, la subversion de soi et des représentations établies.

Le pluniversalisme interculturel pourrait bien être susceptible de nous éviter l’aliénation dans un globalisme sans âme comme la ségrégation dans un multiculturalisme laissant chacun.e parqué.e dans sa culture. Entre l’agression guerrière, économique, symbolique et le repli identitaire rétrograde demeure un interstice mince mais lumineux, une sortie par le haut de la torpeur actuelle.

Mathieu Menghini est historien et praticien de l’action culturelle (mathieu.menghini@lamarmite.org).

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lundi 8 janvier 2018

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