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Le Plaza, le pognon, le patrimoine et le gouvernement, fable genevoise

L'Impoligraphe

Les autorités genevoises célèbrent à leur manière l’Année européenne du patrimoine: en le laissant détruire chez elles. Le chantier de démolition du cinéma Plaza s’est ouvert mercredi dernier. La démolition réelle de la plus belle salle de cinéma genevoise – pour faire place à un centre commercial de plus et un parking de plus – a donc commencé.

Malgré une motion et une pétition (signée par 1700 personnes) approuvées par le Conseil municipal, une initiative populaire avec plus de 11 000 signatures, une pétition en cours (plus de 5000 signatures lundi soir)1Qu’on peut encore signer sur www.change.org/p/antonio-hodgers-ne-laissez-pas-mourir-le-plaza, des interventions de partis politiques, de défenseurs du patrimoine, d’architectes et de milliers de citoyennes et de citoyens, le Conseil d’Etat laisse faire. Indifférent ou complice?

Dans une lettre au comité d’initiative «Le Plaza ne doit pas mourir», qui lui demandait de reclasser le cinéma pour éviter qu’il soit démoli, le conseiller d’Etat Antonio Hodgers écrit que le comité d’initiative n’a pas qualité pour demander à l’«autorité» de statuer, car il n’est «pas une association d’importance cantonale». C’est vrai que ledit comité n’est soutenu que par plus de 11 000 citoyennes et citoyens ayant signé l’initiative. Et que le Conseil d’Etat a invalidé l’initiative parce qu’elle empiétait sur ses plates-bandes et qu’elle prétendait donner au peuple une compétence que le Conseil d’Etat veut se réserver. Pour s’asseoir dessus.

Le comité d’initiative n’a donc pas «qualité pour agir». En revanche, la qualité du Conseil d’Etat pour ne pas agir, elle, est incontestable: n’ayant rien fait pour empêcher la démolition du plus beau cinéma de Genève, cette démolition va commencer… Le conseiller d’Etat Hodgers se défile, en faisant mine de saluer «le combat mené par les différentes associations» comme «exemple d’engagement citoyen»; mais, coup de pied de l’âne, ajoute qu’il est «toutefois regrettable qu’il n’ait pas été entamé il y a vingt ans lorsque ce dossier a été abordé pour la première fois».

Or ce combat a effectivement été entamé il y a vingt ans par des associations de défense du patrimoine, qui s’étaient déjà à l’époque opposées au projet de démolition du Plaza (Patrimoine Suisse s’est ainsi activée pendant une bonne dizaine d’années), comme d’ailleurs la Ville de Genève. Ensuite, l’argument est pour le moins spécieux: d’abord parce que le Plaza n’a fermé que le 31 janvier 2004 et que Patrimoine Suisse en avait déjà demandé le classement deux ans auparavant; ensuite parce que c’est au Conseil d’Etat actuel (il en a les compétences et les moyens, il ne lui en manque que la volonté) qu’il incombe de se bouger le siège pour réparer les erreurs commises par le Conseil d’Etat d’il y a vingt, ou quinze, ou dix ans. Au lieu de quoi il se contente de reprocher aux autres de ne pas avoir fait ce que lui-même leur dénie le droit de faire, en revendiquant ce droit pour lui-même, mais sans rien en faire…

Dans une récente tribune au Courrier, Santos Rodriguez, de l’association Jet d’Encre, pose la question: «Souhaitons-nous promouvoir un modèle de ville où l’agencement de l’espace est ouvert et inclusif, ou déciderons-nous de vivre sous l’empire du tout privatisé et sécuritaire?». On se pose la même question à propos du cinéma Plaza – et on la pose à Antonio Hodgers et à ses collègues… Mais on craint que leur réponse soit le deuxième terme de l’alternative – et qu’elle soit aussi le terme de la défense du patrimoine bâti, désormais soumis au primat du critère de la rentabilité. Le Plaza risque fort d’être détruit parce que son propriétaire a réussi à convaincre qu’il ne pouvait en rentabiliser l’exploitation, et qu’il fallait donc revenir sur la décision de le protéger en le classant. Mais peut-on nous citer un édifice patrimonial genevois dont l’exploitation soit rentable? Il est rentable, le Temple de Saint-Pierre? Il est rentable, le Grand Théâtre? Ils sont rentables, les vestiges archéologiques de Saint-Antoine ? Elle est rentable, la Tour Baudet? Il est rentable, le Conseil d’Etat? Oui, bon, d’accord, il n’a rien à faire dans cette énumération, le Conseil d’Etat. Du moins pour le moment. Mais le moment venu, il méritera sûrement d’y être. Quant à savoir à quel titre, on hésite entre la statue de l’indifférence et le monument de la complicité.

En attendant, La pétition «Ne laissez pas mourir le Plaza, Antonio Hodgers» a recueilli des milliers de signatures. Malgré l’annonce de la démolition, les paraphes n’ont cessé d’affluer. Ses auteurs vous invitent toutes et tous jeudi 1er novembre pour son dépôt à 16 h 30 au Grand Conseil de Genève2A l’UIT, 2 rue de Varembé, immeuble Montbrillant. et à sa remise en main propre à Monsieur le Conseiller d’Etat Vert en charge du Département du Territoire, et accessoirement de la présidence du Conseil d’Etat, Antonio Hodgers. S’il est là.

Notes   [ + ]

1. Qu’on peut encore signer sur www.change.org/p/antonio-hodgers-ne-laissez-pas-mourir-le-plaza
2. A l’UIT, 2 rue de Varembé, immeuble Montbrillant.

Conseiller municipal carrément socialiste en Ville de Genève.

Opinions Chroniques Pascal Holenweg

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