Voilà, c’est fait, à minuit, hier, nous avons enterré une année et, à zéro heure, nous en avons entamé une autre. Républicaines, les deux, l’ancienne et la nouvelle. Hier, on était le dernier jour de l’année, le jour de la cinquième fête sansculottide, le Jour des Récompenses. Qui récompense qui? et de quoi? on sait pas, chacun·e récompense qui lui convient pour ce qui lui paraît le mériter. Et aujourd’hui, on est le premier jour de l’année nouvelle, le 1er Vendémiaire, et c’est le jour du raisin. Voilà. Qu’est-ce qu’on fait de tout ça? pas grand’chose, c’est une histoire de calendriers, et les calendriers ne disent rien d’autre que notre obsession de scander le temps. D’ailleurs, hier, c’était aussi la Journée internationale de la paix et celle de la bibliodiversité. Et on en a fait quoi? Ni l’«intelligence artificielle» ni les réseaux ne nous l’ont dit. Alors, bonne année Trump, Poutine, Xi, Netanyahou. Et l’AfD, le RN, Vox. Et comme on nous invite à être intégralement neutres, et à ne pas choisir entre les agresseurs et les agressés, les oppresseurs et les opprimés, bonne année, les Ukrainiens et les Ukrainiennes, les Palestiniens et les Palestiniennes, les Iraniens et les Iraniennes, les Ouïgours, les Inuits… Bonne année, les mendiants dans nos rues. Bonne année, les immigrants aux Etats-Unis, à Ceuta et dans l’Est de l’Allemagne. Bonne année les moineaux, les libellules, les dugongs, les koalas. On est avec vous.
Faudrait pas croire qu’on baisse les bras et la tête. On résiste. Mais à quoi, et à qui? Aux autres, évidemment. Aux méchants. Aux injustes. Et à nous-mêmes, à ce qui en nous-mêmes nous incite à accepter, à nous résigner, à faire comme les autres, parce que c’est plus commode, moins dangereux. Mais bien sûr, quand même, on résiste. En pensées, en mots. Sur Tik Tok. Parce qu’il n’y a plus guère qu’à nous-mêmes que nous ne sommes pas connecté·es, et que si le silence se fait rare, c’est qu’on nous a appris à en avoir peur. Mais ce silence que nous fuyons n’est pas l’absence de bruit, pas même l’absence de bruit humain. Il n’est que l’absence de tous ces bruits parasites dont nous avons fait notre accompagnement indispensable. Un chant d’oiseau, le murmure d’une rivière ne brisent pas le silence mais le meublent. Le moulin à fausses paroles qui tournent sur elles-mêmes sans plus rien transmettre que leur bruit, lui, détruit le silence sans le meubler, ne sature le monde social que pour empêcher les sociétaires (qui, après tout, ne demandent peut-être que cela…) de trop réfléchir à eux-mêmes et à leur place dans ce monde. Et de comprendre que la ligne droite est toujours le chemin le plus con pour aller d’un point à un autre.
Il ne s’agit même plus de liquider la vieille question kantienne «Qui sommes-nous?» pour basculer vers «Que pouvons-nous faire de nous-mêmes?». Le capitalisme, qui s’est avancé sous la bannière de l’individualisme, a constitué un individu sans individualité. A ceux ou celles qui pleurent ou font mine de pleurer sur la montée de l’individualisme, sur la dissolution individualiste des liens communautaires d’abord, sociaux ensuite, nous pouvons répondre, rassurants: «Ne pleurez plus, ce que vous craignez n’est qu’un fantôme…». Jamais troupeau ne fut plus moutonnier que celui des populations de nos sociétés. Nos sociétés sont individualistes comme le camembert industriel est «fermier», «rustique» et «moulé à la louche».
Serons-nous capables, ne serait-ce qu’une fois, une seule, un seul jour –par le silence des médias, la panne générale des téléphones cellulaires, la déconnexion de tous les ordinateurs, l’ignorance de l’IA – d’imposer le choix entre le silence et la parole vraie, celle de personnes vivantes? Ce serait là, aujourd’hui, ce que put être naguère (ou ce qu’on rêvait et rêve encore de voir advenir) la grève générale: l’arme ultime de destruction massive des chaînes sociales et des servitudes volontaires…
Lorsque nous aurons rétabli le droit au silence et à son éloquence, nous aurons rétabli le droit de nous taire ensemble, non comme ces conspirateurs qui taisaient leurs conspirations, mais comme ces amants qui, se regardant en silence, se nourrissent l’un et l’une de l’autre, parce que le visage de l’une et de l’un est une parole silencieuse adressée à l’autre.
Bonne année, les gens…