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James Baldwin, l’homme-monde

James Baldwin, l’homme-monde
Antoine Chollet: «Pour Baldwin, les relations raciales aux Etats-Unis ne peuvent être comprises que si l’on admet d’une part que les deux communautés ont un destin commun, et d’autre part que seuls les Noirs le savent.» Photo: James Baldwin en 1985. KEYSTONE
Pensée contemporaine

Pensée contemporaine  Auteur majeur du XXe siècle, penseur politique des questions raciales aux Etats-Unis et de la place des Noirs dans la société américaine, l’écrivain James Baldwin (1924-1987) peut être considéré comme l’un des principaux intellectuels américains du siècle. Un séminaire consacré à son œuvre débute prochainement à l’Université de Lausanne.
Antoine Chollet*

«The interior life is a real life, and the intangible dreams
of people have a tangible
effect on the world»
James Baldwin, Nobody
Knows my Name, 1961

Homme-monde, l’écrivain afro-américain James Baldwin (1924-1987) l’a été à plusieurs titres. D’abord, au niveau le plus évident, parce qu’il a la particularité d’avoir eu une vie résolument transatlantique, établi alternativement aux Etats-Unis, là où il est né (dans une famille pauvre de Harlem), en France (à Paris, puis dans le sud), en Turquie pour de longues périodes, et même en Suisse durant plusieurs séjours prolongés dans la famille de son amant à Loèche-les-Bains. Il voyage beaucoup, dans le Deep South, presque un pays étranger pour un Noir de Harlem, en Afrique, en Russie, au Moyen-Orient…
On ne peut trouver à la fois écrivain plus américain et plus cosmopolite que Baldwin. Son tout premier roman, La conversion (Go Tell It on the Mountain, 1953), est tiré de son expérience personnelle, enfant et adolescent, dans les communautés religieuses de Harlem; le suivant, La chambre de Giovanni (Giovanni’s Room, 1956), est le récit d’un amour homosexuel à Paris duquel les relations raciales sont presque totalement absentes; ses romans suivants, notamment Un autre pays (Another Country, 1962) et L’homme qui meurt (Tell Me How Long the Train’s Been Gone, 1968), traitent des relations interraciales aux Etats-Unis. Son pays d’origine irrigue toutes ses réflexions, quoi qu’il n’en fasse ni un modèle, ni une île. Dans tous ses textes, romans, pièces de théâtre, poésie, essais politiques et littéraires, Baldwin recherche toujours l’universel, préfère ce qui rassemble à ce qui divise, ce qui unit à ce qui oppose. C’est la raison pour laquelle sa lecture est à la fois rassurante, car l’horizon de ses textes est la plupart du temps encourageant, et déstabilisante, car cet horizon est infiniment éloigné de la réalité de notre monde, le seul que nous avons, divisé, violent et injuste.
Il est difficile d’oublier l’impression que produit la première lecture d’un texte de Baldwin, qu’il s’agisse d’un roman ou d’un essai. Cette séparation est d’ailleurs largement artificielle chez lui, car ses fictions sont toutes intimement liées à des faits réels, la plupart du temps autobiographiques, et toujours animées par une intention politique évidente, alors que ses textes politiques sont écrits comme des fictions, avec le même soin apporté à leur composition et à leur style. L’intensité extraordinaire de l’écriture de Baldwin et des sentiments qui la meuvent laisse nécessairement une marque indélébile chez ses lecteurs. L’on se prend alors à ralentir sa lecture, et à rêver qu’une fois terminée, on pourra lire à nouveau ce même texte pour la première fois, et refaire l’expérience de cette découverte. Espoir impossible que l’on est alors contraint de projeter sur ses amis et connaissances, à qui l’on recommandera avec chaleur la lecture de Baldwin.

L’actualité de Baldwin

Il y a aujourd’hui une actualité de James Baldwin. Hélas, devrait-on ajouter. Ces dernières années ont connu des violences renouvelées contre la communauté noire américaine, dont les événements de Ferguson en 2014 et le mouvement «Black Lives Matter» (les vies des Noirs comptent) sont venus rappeler la réalité persistante. Le fait que le suprémacisme blanc – l’ennemi absolu de la communauté afro-américaine – trouve désormais une oreille attentive à la Maison Blanche n’a pas contribué à apaiser la situation, évidemment.
Cette actualité n’est pas toute sombre non plus, cependant. Il faut en particulier rendre à Raoul Peck l’hommage d’avoir popularisé Baldwin avec I Am Not Your Negro, un film fait de longs extraits de ses textes sorti en 2016. Cette actualité cinématographique sera d’ailleurs relancée cet automne avec l’adaptation de Si Beale Street pouvait parler (If Beale Street Could Talk), le cinquième roman de Baldwin, par le réalisateur Barry Jenkins. Si le cinéma s’intéresse à Baldwin, l’intérêt est réciproque puisque ce dernier a consacré un long essai sur le sujet, The Devil Finds Work (1976), dont la toute première traduction française va enfin sortir cet automne (Si le diable trouve à faire, Capricci, 2018). On ne peut comprendre cet intérêt si l’on oublie que, aux Etats-Unis, le cinéma a depuis le départ occupé la fonction du roman national. Naissance d’une nation, le chef d’œuvre raciste de D. W. Griffith sorti en 1915, «justification élaborée du meurtre de masse» selon Baldwin, est exemplaire à cet égard. La place des Noirs dans le cinéma américain est symbolique de celle qu’ils occupent dans l’histoire et la société américaines, y compris dans des films «antiracistes» qui semblent à première vue leur donner un rôle de premier plan. Les analyses de Baldwin, d’une remarquable finesse, insistent sur l’hypocrisie de Hollywood et sur l’incapacité de l’Amérique blanche à intégrer véritablement la réalité noire dans ses propres représentations.
Pour Baldwin, les relations raciales aux Etats-Unis ne peuvent être comprises que si l’on admet d’une part que les deux communautés ont un destin commun, et d’autre part que seuls les Noirs le savent. Dans Un étranger dans le village (Stranger in the Village, 1953), l’extraordinaire texte qu’il écrit sur ses quelques mois passés à Loèche-les-Bains, un lieu où il est sans doute le premier Noir à mettre les pieds comme il le dit lui-même, il indique qu’«il n’existe plus aucun moyen pour les Américains de revenir à la simplicité de ce village européen où les Blancs peuvent encore se permettre le luxe de me considérer étranger». Dans ce village des Alpes, Baldwin est perçu comme un étranger, un stranger (et non simplement un foreigner, quelqu’un qui viendrait d’un autre pays), un élément qui n’appartient pas à la communauté. Ce n’est pas le cas aux Etats-Unis, mais la majorité blanche refuse de l’admettre. Les plus généreux de ses membres souhaiteraient que les Noirs deviennent des Blancs comme eux, les moins réalistes veulent faire perdurer la ségrégation et la juxtaposition inégalitaire de deux sociétés bien séparées. Pour Baldwin, les deux solutions sont aussi irréalistes l’une que l’autre.

La réalité est ambivalente

Homme-monde, Baldwin l’a aussi été en ce sens qu’il est profondément, viscéralement «mondain», du monde, de ce monde (et non de l’au-delà légué par son père pasteur, contre lequel il a dû lutter dans sa jeunesse). Le rapport à la réalité occupe une place déterminante dans l’œuvre de Baldwin, à la fois dans ses romans et ses essais. Les Noirs ont ce privilège paradoxal d’être obligés de se confronter à la réalité telle qu’elle est, et de ne pouvoir vivre dans le conte de fées auquel l’Amérique blanche, dans sa très large majorité, croit. Les Etats-Unis seraient une nation fondée par des émigrés venus d’Angleterre et qui ont patiemment construit pendant trois siècles la société la plus avancée, la plus riche, la plus heureuse du monde: voilà le conte auquel aucun Noir, pas même un enfant, ne peut croire un seul instant, tout simplement parce que ce qu’il voit, ce qu’il sent tous les jours dit le contraire.
Seulement, cette réalité est ambivalente, elle se présente toujours sous un aspect contradictoire, sous des apparences contraires. Les communautés sont toujours présentes et absentes, l’amour s’accompagne toujours de haine et de mort (ce que les romans de Baldwin exposent avec une virtuosité étourdissante), la vérité n’est jamais unique et le mensonge en contient toujours une part, etc. Même l’individu ne peut être unifié, il est fait de contraires: «I am too various to be trusted» («je suis trop divers pour qu’on me fasse confiance»), écrit Baldwin dans La chambre de Giovanni.
Cette conception de la réalité, qui lui fait considérer avec circonspection les théories sociales et politiques, l’a placé à l’écart des mouvements afro-américains, ou en tous les cas de leurs éléments les plus radicaux. Ses appels répétés à l’advenue de ce que l’on qualifierait aujourd’hui d’Amérique post-raciale ne plaisaient guère aux militants et militantes les plus déterminés du Black Power, convaincus d’une irrémédiable opposition entre Blancs et Noirs, et agréaient au contraire aux progressistes blancs, rassurés de découvrir un Noir qui ne les haïssait pas.

La rédemption par l’amour

Toute sa vie, Baldwin a aimé la beauté et la vie, ses textes en témoignent abondamment. Mais plus que toute autre chose, il a aimé l’amour, qu’il décrit dans La prochaine fois, le feu (The Fire Next Time, 1963) comme «une manière d’être, ou un état de grâce, non pas dans l’infantile sens américain d’être rendu heureux, mais dans l’austère sens universel de quête, d’audace, de progrès». C’est ainsi qu’il a vécu ses propres amours et son homosexualité, La chambre de Giovanni le montre admirablement, y compris dans sa fin d’une immense tristesse. C’est aussi en ce sens austère et universel qu’il concevait l’amour que les membres d’une société se devaient les uns aux autres. C’est le troisième sens de cet homme-monde qu’est Baldwin, qui semble condenser en lui toutes les expériences humaines possibles, dans leur infinie complexité, et qui parvient à en rendre compte.
Il faut lire James Baldwin, il faut l’écouter aussi. C’est une voix et un regard inoubliables, animés de convictions profondes, un être attentif au monde tel qu’il est, tout en n’abandonnant jamais la volonté de le changer et de l’imaginer tel qu’on aimerait qu’il soit. Baldwin ne nous livre pas de programme politique, ne prêche pas une vérité venue d’ailleurs, ne nous donne pas de recettes pour nos actions futures. Dans des «notes autobiographiques» rédigées au début des années 1950, il écrit simplement qu’«il veut être un honnête homme et un bon écrivain». Nous pouvons aujourd’hui ajouter que, de ces deux tâches immenses, Baldwin a sans doute été digne tout au long de sa vie.

BALDWIN A L’UNIL
Un séminaire consacré à l’œuvre de James Baldwin aura lieu ce semestre à l’Université de Lausanne, tous les lundis matin de 8h30 à 12h en salle 126 du bâtiment Internef (station m1 «UNIL-Chamberonne»). Il est ouvert à toute personne intéressée. Première séance: lundi 24 septembre (la séance du 1er octobre aura lieu à L’Arzillier, av. de Rumine 62, Lausanne). CO
Renseignements:
antoine.chollet@unil.ch

* Centre Walras-Pareto, Université de Lausanne.

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