Chroniques

Castro et la Colombie

PAR-DELÀ LES FRONTIÈRES

«En ce qui concerne Bogotá, tout s’est déroulé en avril 1948, exactement. A cette époque, j’étais un peu Don Quichotte, romantique, rêveur, avec assez peu de culture politique, mais une grande soif de savoir et un grand désir d’action (…) Des rêves martiaux bouillonnaient en moi. (…) J’avais lu beaucoup de biographies de Bolivar et je ressentais une profonde sympathie pour la vie et l’œuvre de cet homme extraordinaire.»

Celui qui se remémore ainsi tout à la fois sa jeunesse, un tournant de sa vie militante et surtout les évènements de la date la plus fatidique de l’histoire moderne de la Colombie est Fidel Castro. Nous sommes en novembre 1976. A l’occasion d’un supplément de l’édition dominicale du grand quotidien colombien El Tiempo, il évoque ces souvenirs marquants. En fait, Castro, Cuba et la Colombie, c’est une longue histoire qui va du 9 avril 1948 à la signature de l’accord final de paix ce 24 novembre 2016 – soit toute la durée du conflit.

Quand tout commence, Fidel a 22 ans. Alors que la 9e conférence panaméricaine doit s’ouvrir le 30 mars à Bogotá pour adopter la charte qui va fonder l’OEA (Organisation des Etats américains), dominée par les très impérialistes Etats-Unis, Fidel décide d’organiser au même moment dans la capitale colombienne un contre-sommet, le Congrès des étudiants latino-américains: «J’avais, très présente à l’esprit, l’injonction incessante de MartíJosé Marti (1853-1895), fondateur du parti révolutionnaire cubain. d’unir l’Amérique pour se défendre contre l’expansionnisme croissant et le pouvoir colossal qui se développaient dans les Etats-Unis du nord (…) Et pour cela, nous pensions que c’était à nous, les étudiants, qu’il incombait de se réunir avec un pouvoir bien plus légitime, au nom des véritables peuples».

Début avril 1948, il arpente donc Bogotá, et retrouve d’autres étudiants. L’enthousiasme est à son comble quand leurs camarades colombiens annoncent la probable présence du grand leader Jorge Eliecer Gaítan lors de l’ouverture de leur congrès. Un rendez-vous est organisé avec le grand homme.
Chef du parti libéral, Gaítan est un mythe vivant: il représente, pour la première fois de l’histoire de la Colombie, les aspirations des classes laborieuses, il est le premier à parler de politique sociale – et surtout, il est le candidat de son parti pour les élections de 1950, porté par un enthousiasme populaire irrépressible, malgré les violences de ses adversaires: «Le 7 avril, il nous reçut dans son bureau (…) il nous traita avec grande amabilité (…) Il nous donna différentes brochures contenant ses discours, notamment un beau texte, ‘Prière pour la paix’, qu’il avait prononcé les semaines précédentes, devant un gigantesque défilé des masses, en protestation contre les assassinats commis à travers le pays contre ses partisans». Rendez-vous est pris pour se revoir deux jours plus tard: «Le 9 avril, nous sortîmes de notre hôtel (…), en attendant l’entrevue de l’après-midi. Il était environ onze heures du matin, quand des gens ont commencé à courir comme des fous dans les rues pleines de monde, en criant, les yeux empreints d’un effroi indescriptible: ‘Gaítan a été assassiné! Gaítan a été assassiné!’».

Fidel Castro vient d’assister au début d’une guerre civile qui ne s’est achevée qu’à la veille de sa mort, le 24 novembre, avec la signature de la 2e version de l’accord final de paix entre le gouvernement colombien et la guérilla des FARC.

Et si cet accord de paix est finalement arrivé à bon port, c’est encore grâce un Castro, mais pas le même: là, il s’agit de son frère, Raúl, ayant succédé au pouvoir à Fidel depuis février 2008, et qui a su accueillir les délégations du gouvernement colombien et de la guérilla au cours de ces quatre dernières années, et fournir le cadre approprié à des négociations particulièrement complexes.

Ce que l’on sait moins, c’est que cet accord de paix négocié sous l’égide de Raúl s’inscrit totalement dans la logique des analyses de Fidel sur le conflit colombien. Or Fidel, tout en ne revenant jamais sur la solidarité révolutionnaire entre guérillas latino-américaines, a toujours été critique vis-à-vis des FARC. Il s’en est ouvert en 2008 dans un livre dédié à la Colombie, La paz de Colombia, où il expose sa vision de la guérilla et de son fondateur Manuel Marulanda: «J’étais en désaccord avec le chef des FARC (…) en ce qui concerne son idée d’une guerre excessivement prolongée. (…) Je suis connu pour être contre le fait d’assumer le poids de prisonniers, de leur imposer des règlements humiliants ou de les soumettre aux conditions de vie très dures de la forêt (…) Je n’étais pas non plus d’accord avec la capture, ni la rétention, de civils extérieurs au conflit».

A son dernier souffle il y a une semaine, tout ceci était désormais relégué au passé. Du moins faut-il l’espérer.

*journaliste internationale

Opinions Chroniques Laurence Mazure PAR-DELÀ LES FRONTIÈRES

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