Contrechamp

Un carnaval pour le droit à l’eau

COLOMBIE • Sofia, 10 ans, vit dans un quartier populaire de Cali. Elle enfile ce jour son costume de carnaval bleu/multicolore pour rappeler aux autorités que l’accès à l’eau est un droit fondamental pour tous. Reportage par Terre des Hommes Suisse.
L’accès à l’eau reste l’un des enjeux majeurs du futur de l’humanité. Sofia au «carnaval de l’eau». S. VON ALLMEN - TDH SUISSE

«El agua no se vende, se cuide y se defiende» (l’eau ne se vend pas, on en prend soin et on la défend): c’est sur ce slogan scandé à tue-tête à travers les rues de la ville que des dizaines d’enfants et de jeunes défilent en ce vendredi de novembre, tambour battant, pour certain-e-s accompagné-e-s de leurs parents.

Nous sommes à Cali, près de la côte pacifique de la Colombie. Une région parmi les plus pauvres du pays, et paradoxalement parmi les plus riches en ressources minières et forestières. Une région aussi particulièrement touchée par les conflits que traverse le pays depuis plus de cinquante ans: déplacements de population à cause de la lutte armée, mais aussi narcotrafic, brigandage, corruption ou encore inégalités sociales. Des tensions qui ont un impact direct sur l’environnement, et dans le cas particulier, sur l’accès et la gestion de l’eau.

L’eau est le symbole des inégalités

«Pour construire des chemins de paix dans le contexte de violences que nous connaissons, souligne Bernarda, l’une des fondatrices de Cecucol, nous devons construire nos rêves dans chaque espace de notre quotidien. L’accès à l’eau est un droit fondamental de l’être humain. Nous sommes un rio de lucha (une rivière de lutte) pour des conditions de vie dignes.» Cette association partenaire de Terre des Hommes Suisse a ouvert ses portes il y a plus de trente ans pour travailler avec des familles défavorisées et en particulier avec des enfants et des jeunes (lire ci-dessous). Son engagement pour la préservation de l’environnement commence par l’utilisation parcimonieuse et la récupération de l’eau; elle s’accompagne aussi de la prise de conscience par les familles de l’importance de la diversification et de la qualité de leur alimentation, ainsi que de la connaissance des graines et des plantes, de la sensibilisation à la problématique des OGM et des monocultures, de la production de compost, etc.

Les maisons de ce quartier populaire périurbain de Los Chorros se construisent toujours plus haut dans les collines. L’été dernier, des milliers de familles ont été privées d’eau courante durant huit semaines, parfois davantage. Au-delà des causes naturelles – le phénomène d’El Nino, qui provoque rationnement et interruptions annuelles, n’explique pas tout –, c’est la privatisation de l’eau qui est contestée par les populations. «Les gens des quartiers riches n’en manquent jamais, eux» signale, dépitée, l’une des femmes du quartier.

L’eau est un besoin vital pour les populations, mais est aussi nécessaire aux petites et grandes exploitations agricoles ou aux entreprises d’exploitation minière, qui en abusent parfois et la polluent souvent. «Sacrée pour les uns, marchandise pour les autres, l’eau est au cœur des conflits.»1Oscar Navarro, «Les enjeux socio-environnementaux du développement durable en Amérique du Sud. Considérations à partir du cas colombien», Revue Développement durable & territoires, vol. 2, n° 3, décembre 2011.

L’objectif du millénaire pour le développement (OMD) s’était fixé la réduction de moitié des populations sans accès à l’eau de boisson salubre de façon durable ainsi qu’à des services d’assainissement de base. Par ailleurs, depuis 2010, l’accès à l’eau potable est reconnu comme un droit fondamental par l’ONU. L’eau figure ainsi en première place de l’agenda mondial, mais la communauté internationale peine à s’engager fermement pour offrir son accès gratuit à une quantité croissante d’êtres humains. On estime encore à 3 voire 4 milliards les personnes dans le monde qui n’ont pas accès à l’eau potable! Et, chaque année, plus de 1,6 million de personnes, dont 90% d’enfants de moins de cinq ans, meurent de maladies diarrhéiques, notamment du choléra, en raison du manque d’accès à l’eau salubre et d’un assainissement de base.2Source: Organisation mondiale de la santé (OMS). Un scandale principalement politique et symbolique des inégalités qui déchirent la planète.

 

Les enfants participent aux débats citoyens

Juste avant le carnaval, les deux salles et la cour du centre de Cecucol sont transformées en ateliers créatifs: les enfants ont tout loisir de préparer leur costume avec des objets de récupération comme des bouteilles, des sacs en plastique, des bouchons, des canettes, etc. Ils ont participé à toutes les étapes de la préparation de cette «sortie en ville» – costumes, mais aussi banderoles et sérigraphies – pour dénoncer ce qu’ils reconnaissent comme une violation de leurs droits. Ce thème de l’eau n’est qu’un thème parmi d’autres – comme la prévention de la violence, la santé reproductive ou l’équilibre alimentaire – débattus entre les jeunes et les éducateurs-animateurs tout au long de l’année.

«Ce qui me plaît le plus dans la vie, c’est de me battre pour l’égalité entre les gens. Entre les riches et les pauvres, mais aussi entre les hommes et les femmes» affirme Sofia du haut de ses dix ans. Cette enfant suit l’école le matin à Cecucol et participe à presque tous les ateliers artistiques et créatifs proposés par l’association les après-midis. Cela lui évite de «traîner» dans les rues tandis que sa mère travaille. Sofia est vive, intelligente et ose exprimer ses rêves pour son avenir: «Plus tard, j’aimerais être architecte. Construire des espaces sains pour la vie des enfants. J’ai ça dans le sang.»

«La situation des adolescent-e-s est difficile, souligne Bernarda. C’est une étape courte et intense de la vie où le jeune est facilement influençable s’il ne peut pas compter sur un espace protégé – sa famille, son école, sa société. Ici règne la drogue, la prostitution, les bandes armées… Dans l’espace offert par Cecucol, nous cherchons à créer la confiance, à transmettre des connaissances, à construire l’espérance.» I
 

Cecucol ou la culture citoyenne

Cecucol  (Fundación Centro Cultural Comunitario Las Colinas) propose un soutien scolaire, des activités artistiques et culturelles et encourage la participation citoyenne pour lutter contre l’insécurité, la stigmatisation et la violence qui affectent les jeunes dans l’un des quartiers difficiles de Cali. Elle promeut aussi le respect de l’environnement et la souveraineté alimentaire. Près de160 enfants et 60 familles en grande situation de vulnérabilité sont accompagnés par l’association pour faire face à l’insécurité, à la désertion scolaire, à la consommation de substances psychotropes ou encore au banditisme.
     SVA
En savoir plus: www.terredeshommessuisse.ch/cecucol

Notes   [ + ]

1. Oscar Navarro, «Les enjeux socio-environnementaux du développement durable en Amérique du Sud. Considérations à partir du cas colombien», Revue Développement durable & territoires, vol. 2, n° 3, décembre 2011.
2. Source: Organisation mondiale de la santé (OMS).

* Terre des Hommes Suisse.

Les droits de l’enfant sont affectés par les changements climatiques qui ont des conséquences dramatiques sur le cycle de l’eau; ils augurent une augmentation des perturbations de l’écosystème, des risques d’inondations, de sécheresses, etc. Voir www.terredeshommessuisse.ch/climat-dde

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