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«La Syrie n’a pas commencé quand l’Europe a vu arriver ses réfugiés»

Journaliste syrien installé à Lyon, Mohamad Zaal Alsalloum refuse que l’histoire de son pays soit réduite à la seule «crise migratoire» de 2015. Mêlant récit d’exil et critique des grilles de lecture européennes, il défend l’autonomie politique de ses concitoyen·nes face aux logiques de camps.
L’un des premiers camps de réfugiés syriens, en juin 2011 (Turquie, province de Hatay). KEYSTONE
Syrie

Il existe une erreur de perspective qui continue de déformer le débat européen sur la Syrie: confondre le moment où les réfugiés syriens sont devenus visibles en Europe avec le moment où leur histoire a commencé. Pour beaucoup d’Européens, la «crise syrienne» semble commencer en 2015, avec les images de foules aux frontières, la décision d’Angela Merkel d’accueillir des réfugiés, la peur de Daech et, bientôt, la progression des partis anti-immigration. Pourtant, pour des millions de Syriens, l’histoire avait commencé bien avant: en 2011, avec les manifestations, la répression, les arrestations, la torture, les disparitions, les bombardements et les premiers déplacements.

Je suis l’un de ces Syriens. Je n’ai pas fui Daech. Je n’ai jamais vécu sous son autorité. J’ai fui le régime de Bachar Al-Assad et je me suis réfugié dans des zones contrôlées par l’opposition dans le sud de la Syrie. J’ai travaillé comme journaliste, écrivain et traducteur, et participé à des actions humanitaires. Plus tard, en Turquie, j’ai connu la rétention et la menace d’un «retour volontaire» vers la Syrie. Mon histoire ne correspond donc pas au récit commode «Daech, exode, Europe». Ce récit n’est pas seulement historiquement faux lorsqu’il devient une explication générale. Il produit aussi un déplacement moral: au lieu de demander d’abord qui a fabriqué l’exil, on demande ce que l’exilé a fait à l’Europe. La victime devient alors une variable du débat européen. On lui demande combien elle coûte, combien elle est nombreuse, si sa présence favorise l’extrême droite, si Angela Merkel s’est trompée, si l’Europe a été trop généreuse. Toutes ces questions peuvent être débattues. Mais aucune ne doit effacer la question précédente: pourquoi ces femmes et ces hommes ont-ils dû partir?

Ce déplacement est particulièrement troublant lorsqu’il vient de courants qui se réclament de l’anti-impérialisme. Une partie de la gauche européenne a parfois regardé la Syrie principalement à travers Washington, Moscou, Téhéran, Ankara, Tel-Aviv ou les monarchies du Golfe.

Le Syrien disparaît alors derrière la géopolitique. Sa révolution devient une opération étrangère, sa répression un détail secondaire, son exil un effet collatéral. Puis Daech a offert une grille encore plus simple: le dictateur «laïque» contre les djihadistes. Cette opposition a été politiquement utile au régime Assad, car elle effaçait la société qui s’était soulevée avant l’ascension de l’organisation djihadiste. Reconnaître cela ne signifie évidemment pas nier les crimes de Daech. Cela signifie refuser de falsifier la chronologie.

La répression du soulèvement syrien, les prisons, la torture et les déplacements massifs n’ont pas attendu que l’Europe découvre Daech. Et l’année où les Syriens ont commencé à apparaître massivement dans les gares européennes n’est pas l’année où ils ont commencé à perdre leurs maisons, leurs proches ou leur liberté.
Un second piège est apparu depuis la chute de Bachar Al-Assad: si un Syrien rappelle aujourd’hui qu’il appartenait à la révolution de 2011, certains veulent immédiatement savoir s’il soutient Ahmed Al-Charaa. Pourquoi faudrait-il choisir? J’ai pu combattre politiquement le régime Assad sans accorder de blanc-seing au pouvoir qui lui a succédé. Je peux condamner Daech sans blanchir Assad.
Je peux condamner les interventions israéliennes sans devenir partisan de l’Iran. Je peux dénoncer les milices soutenues par Téhéran sans devenir défenseur de Washington.

Une révolution n’est pas une procuration perpétuelle donnée au premier gouvernement qui vient après le dictateur. Cette évidence devrait être familière à toutes les traditions démocratiques: un citoyen n’est pas la propriété de son camp.
La Syrie a précisément besoin que ses citoyens retrouvent cette autonomie politique, après des décennies durant lesquelles le régime leur refusait jusqu’au droit de parler en leur propre nom. Il serait paradoxal qu’une partie du débat européen reproduise maintenant, sous une autre forme, la même confiscation de la parole: «si vous êtes contre celui-ci, vous devez être pour celui-là».

Enfin, il faut cesser de présenter l’extrême droite européenne comme une réaction presque naturelle à la présence des réfugiés. Les partis politiques ne sont pas des phénomènes météorologiques. Ils choisissent leurs thèmes, produisent leurs récits, désignent leurs boucs émissaires et transforment des minorités en menaces électorales.

Le réfugié n’est pas moralement responsable de la propagande dirigée contre lui. Il est possible de débattre du droit d’asile, des politiques migratoires, de l’intégration ou des erreurs des gouvernements européens sans transformer les victimes d’une dictature en cause de la radicalisation de ceux qui les rejettent.

Je demande donc une chose très simple au débat européen sur la Syrie: rétablir la chronologie, les responsabilités et la capacité politique des Syriens. Nous ne sommes pas entrés dans l’histoire lorsque l’Europe nous a vus arriver. Et nous ne cessons pas d’être libres de nos opinions parce qu’un dictateur est tombé.