Le domaine des transports est un des premiers secteurs émetteurs de gaz à effet de serre en Europe (31%). Cette situation n’est pas un accident: elle découle d’un système qui a fait le pari de déplacements individuels toujours plus nombreux et plus rapides, par les moyens de transport les plus polluants – la voiture et l’avion.
Bien sûr, les rapports du GIEC font référence sur le diagnostic, mais les recommandations aux gouvernements qui en sont tirées se focalisent sur le réchauffement climatique et misent sur l’innovation technologique et la compensation carbone, faisant comme si l’électrification des modes de déplacements apportait la solution et permettait de continuer à miser sur leur croissance sans fin. Si les pays les plus riches se donnent en modèle, nous passerons de 1 milliard à 6 milliards de voitures sur Terre, fussent-elles électriques…
Le monde est à la croisée des chemins. Les pays producteurs d’énergies fossiles retardent les échéances autant qu’ils le peuvent, tandis que les compagnies pétrolières s’accrochent à leur rentabilité. La Chine contrôle déjà les chaînes de production des véhicules électriques – un rapport de force que le reste du monde ne peut pas ignorer. Entre les deux, l’Europe hésite, sans trouver le courage politique d’engager les changements nécessaires, quitte à rester dans une voie sans issue.
L’idée d’un salut par la technologie verte autorisant la croissance d’une mobilité rapide devenue vertueuse ne tient pas. Le cadre des COP a montré ses limites: trop peu, trop tard, trop de compromis. Le changement ne peut venir de l’évolution de comportements individuels, qui résultent du système de mobilité issu de la révolution industrielle, mais de la transformation de ce système.
Ce qui freine aujourd’hui l’audace politique, c’est la crainte de devoir renoncer à un mode de vie perçu comme un acquis. Pourtant, sobriété n’est pas synonyme de dégradation des conditions de vie, c’est même l’inverse. Se déplacer moins loin ou moins vite au quotidien ne signifie pas être moins libre. Vivre à proximité de l’essentiel, maîtriser son propre rythme de vie : ce sont des aspirations largement partagées, mais qui restent un luxe pour beaucoup.
Les données le confirment: une minorité d’entre nous cumule vols fréquents, trajets lointains et véhicules les plus polluants, pendant que la majorité subit la dépendance automobile, avec ses conséquences sur la santé (sédentarité, bruit, particules fines, accidentologie…). Une politique juste de réduction des émissions ne consiste pas à demander le même effort à tous, mais à cibler en priorité les mobilités les plus carbonées, c’est-à-dire celles des plus aisés d’entre nous.
Dans les pays les plus émetteurs, une large partie de la population aspire à reprendre la main sur son temps et la destination de ses dépenses. Transformer cette aspiration en réalité suppose des politiques volontaristes et un changement de discours. Il faut cesser de croire les lobbies de l’automobile et de l’électrification à tout-va, incapables, par construction, d’imaginer un autre système de mobilité. Il faut aussi arrêter de valoriser la fréquence excessive de trajets quotidiens comme la vitesse des déplacements lointains, énergivores et polluants. Il faut enfin créer les conditions concrètes de ce changement : réaffecter une partie du réseau routier à la marche et au vélo, développer des réseaux de transport en commun pour tous et dans tous territoires habités, repenser le fret, tirer au mieux parti de la connectivité digitale et réorganiser démocratiquement la distribution spatiale des services et équipement dans le territoire.
Ces mesures sont réalistes. Leur mise en œuvre est possible. Il suffit de construire les politiques de mobilité autrement: en finir avec les reproches adressés aux comportements individuels, en finir avec l’espoir démesuré placé dans des solutions technologiques, en finir avec les politiques qui permettent la mobilité sans limites d’une minorité.
Face à l’échec d’une «transition verte» qui n’a pas lieu, et à la tentation d’une bifurcation écologique autoritaire, il reste une option: la déviation1>Pour celles et ceux qui ont envie d’approfondir cette chronique, nous renvoyons au livre Déviation. Pour un tournant radical des mobilités face aux limites planétaires, paru le 1er octobre 2026 chez EPFL Press.. Un chemin démocratiquement défini et basé sur la science pour retrouver la voie de l’habitabilité du monde.
Notes