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Libres de voler à tout prix?

Vivre sa ville

La liberté de mouvement constitue l’une des conquêtes majeures de l’époque contemporaine, devenue entre autres un pilier de la construction de l’Espace économique européen. Faisant écho aux principes fondamentaux de liberté individuelle et prolongeant ceux du libre marché – soit la libre circulation des biens et des capitaux – les personnes ont progressivement retrouvé une plus grande liberté de déplacement, au sein d’aires définies par des accords de coopération tels que l’espace Schengen, mais pas uniquement.

Associée aux dynamiques postcoloniales – qui confèrent aux passeports occidentaux un meilleur accès à d’autres territoires –, la réduction des barrières administratives a rendu le voyage plus accessible. Parallèlement, la baisse relative des prix des transports et l’essor de l’aviation low cost ont contribué à l’explosion du tourisme au cours des dernières décennies. Si cette évolution a, d’un côté, permis à un nombre croissant de voyageur·euses de franchir les frontières géographiques et de découvrir de nouvelles cultures, langues et populations, elle a, de l’autre, fortement accru les externalités négatives du secteur des transports; notamment l’impact climatique de nos déplacements.

Les émissions de CO2 du trafic aérien ont plus que doublé au cours des trente dernières années, et les habitant·es des pays les plus riches en sont les principaux·ales responsables. A Zurich, l’empreinte carbone des seuls voyages en avion d’un·e résident·e moyen·ne – plusieurs fois supérieur à la moyenne mondiale – dépasse celui de toute l’énergie qu’il ou elle consomme en ville, incluant les transports terrestres (voitures, bus) et le chauffage. Et il ne s’agit pas de déplacements strictement nécessaires, bien au contraire. En Suisse, près de deux tiers des voyages en avion sont effectués pour des loisirs.

Contrairement aux idées reçues, l’avion est un mode de transport réservé à une minorité: plus de 80% de la population mondiale n’a jamais pris l’avion1> Rester sur Terre (2022), «Destination commune: un guide pour repenser le système aérien et poser les jalons d’une mobilité équitable».. Loin d’un phénomène de démocratisation, la hausse du recours à l’avion résulte d’une intensification des pratiques des classes les plus aisées: sous nos latitudes, le·la passager·ère aérien·ne typique est un·e citadin·e appartenant aux catégories socioprofessionnelles supérieures2> Réseau Action Climat (2024), «Trafic aérien: Comment réduire le trafic aérien de manière juste et efficace».. Une infime minorité – environ 1% de la population mondiale – est responsable d’environ 50% des émissions du secteur3> ADEME (2022), «Elaboration de scénarios de transition écologique du secteur aérien»..

«Responsable», mais dans quel sens? Quelle importance accorder à la responsabilité individuelle? Les recherches montrent que les changements de comportements individuels ne permettraient de réduire qu’environ un cinquième des émissions nécessaires, tandis que des mesures collectives sont indispensables pour le reste. Toutefois, la frontière entre «individuel» et «collectif» est souvent poreuse. Si une majorité d’entre nous choisissait le train pour les longues distances, le secteur de l’aviation commerciale s’effondrerait rapidement. Autrement dit, la demande individuelle peut – collectivement – avoir un effet déterminant sur l’offre. Mais l’inverse est tout aussi vrai, dans la mesure où la disponibilité de nombreuses liaisons aériennes à bas prix contribue elle-même à façonner nos envies de voyage.

Ces jours-ci, on observe les effets potentiels d’une restriction de l’offre de transport aérien, liée notamment au rationnement du kérosène – déjà exonéré de taxes, contrairement aux autres carburants. Sans aucun doute le secteur des transports le plus protégé, en raison d’accords politiques historiques et de sa nature transnationale, l’aviation engendre des coûts cachés considérables. Une taxation adéquate et le plafonnement des émissions, ainsi que des subventions au rail longue distance ou des bons de mobilité sans avion, doivent être mis en œuvre rapidement pour traiter sérieusement son impact climatique. Jusqu’où peut s’exercer notre liberté de mouvement sans compromettre le bien commun et les conditions de vie des générations futures?

Notes[+]

Leonardo Conte est collaborateur scientifique au Laboratoire de sociologie urbaine, EPFL.

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