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Les technologies ne sont pas inéluctables

Loïc Krähenbühl souhaite que les questions sur l’intelligence artificielle fassent partie d’un vrai débat démocratique.
Intelligence artificielle

Thélyson Orélien est-il un tricheur? Le pacte de confiance liant auteur·ice et lecteur·ice est-il rompu? La littérature, à l’instar d’autres arts, n’est-elle pas la transmission d’une subjectivité et d’un vécu purement humains? Pangram, l’outil IA qui aurait déterminé la supercherie, est-il fiable? Comment est-il conçu, entraîné? Quel avenir pour la littérature et, plus généralement, les productions écrites?

La tempête de l’IA générative a finalement atteint les rives du monde de la littérature. Et cette tempête qui couvait depuis longtemps a déversé ses vagues avec une violence inouïe: C’était ça ou mourir, phénomène de la rentrée littéraire de l’auteur québécois d’origine haïtienne, Thélyson Orélien, faisait en effet partie des finalistes du Goncourt. Avant de se faire disqualifier à la suite de la polémique.

Ces questions, vertigineuses, nombre de médias et de plateaux télé s’en sont saisi, tant bien que mal. Le malaise est palpable, partout, l’uppercut encaissé fait plier un genou. Le Monde, Franceinfo et d’autres rédactions n’ont pas hésité à faire passer des œuvres historiques et contemporaines sur Pangram afin d’étoffer leurs analyses respectives sur la question.

Quel immense aveu de faiblesse. Toutes ces interrogations sont symptomatiques d’une résignation généralisée quant à la place de l’intelligence artificielle dans nos vies. Parce que la vraie tragédie, bien au-delà de savoir si l’auteur a écrit son livre à l’aide de l’IA (plusieurs plagiats révélés depuis n’arrangent pas son cas), se situe ailleurs. La vraie tragédie, c’est d’avoir fait passer le texte à la machine dans un premier temps. Le drame, c’est cette nouvelle forme de servitude volontaire. En procédant ainsi, en questionnant la fiabilité de l’outil Pangram après usage, en posant la question du «et ensuite?», nous entérinons définitivement notre soumission à la dialectique algorithmique. Nous recourons à la machine pour contrôler et valider/invalider notre part d’humanité. Nous arrêtons de nous faire confiance, entre nous, humains de chaire, d’os et d’esprit. Après ça, que nous reste-t-il?

Des tricheur·euses, il y en a toujours eu. Peut-être est-ce là un mal nécessaire afin de faire valoir notre humanité, qui est certes imparfaite, mais qui est aussi bien réelle. Peut-être est-ce là un mal nécessaire pour lutter contre le flicage algorithmique et la légitimation grandissante et sournoise de systèmes de surveillance dopés à cette horreur qu’est l’intelligence artificielle.

A mon sens, le traitement médiatique de l’affaire rate le coche. C’est en amont que doivent se situer lutte et débat; il nous faut politiser la question de l’intelligence artificielle, la faire rentrer dans un vrai processus démocratique. Le Conseil fédéral est attendu fin 2026 avec un projet national encadrant l’IA: soyons attentif·ives. Les technologies ne sont pas inéluctables, c’est la soumission et la résignation qui leur donnent ce masque.

Loïc Krähenbühl,
Prilly (VD)