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Effacer les crimes, pendre les opposant·es

Tandis que Téhéran détruit la prison de Gohardacht pour effacer les traces du massacre de 1988, une recrudescence d’exécutions cible les manifestant·es de janvier 2026. Un rassemblement organisé aujourd’hui devant l’ONU, à New York, fait écho à l’appel de Hamid Enayat pour sauver les condamné·es.
Iran

Alors que les dirigeants du monde entier se rassemblent ce 22 septembre à New York pour l’Assemblée générale des Nations unies, le pouvoir iranien envoie deux messages glaçants: il efface les preuves de l’un des pires massacres politiques de l’histoire du pays, tout en conduisant de nouveaux prisonniers vers la potence.

Le 13 septembre, la télévision d’Etat iranienne et l’agence de presse Fars ont diffusé des images montrant la démolition des murs de la prison de Gohardacht, à Karadj. Le directeur de l’administration pénitentiaire a déclaré que les travaux avaient commencé sur ordre du chef du pouvoir judiciaire et qu’ils devaient, en moins d’un mois, libérer le terrain pour des projets résidentiels et commerciaux. Mais Gohardacht n’est pas un simple terrain à bâtir. Cette prison fut l’un des principaux lieux du massacre des prisonniers politiques de 1988, au cours duquel des milliers de personnes furent exécutées, souvent à l’issue de procédures ne durant que quelques minutes. Le «couloir de la mort», la pièce où siégeait la commission de la mort et les salles dans lesquelles les prisonniers furent pendus font partie des traces matérielles de ce crime. Les témoignages des survivants et les plans de la prison ont ensuite été versés au dossier du procès, en Suède, d’Hamid Nouri, ancien responsable pénitentiaire iranien.

Téhéran présente cette démolition comme un projet d’aménagement urbain. Détruire le lieu d’une atrocité de masse risque pourtant d’entraver de futures enquêtes. Javaid Rehman, ancien rapporteur spécial des Nations unies sur l’Iran, avait déjà averti que les autorités iraniennes détruisaient systématiquement des fosses communes liées aux massacres de 1988, aggravant la souffrance des familles et faisant obstacle à la vérité et à la justice. Cette destruction s’inscrit dans un schéma plus large. Des lieux d’inhumation de victimes d’exécutions politiques auraient été endommagés dans plusieurs régions d’Iran. Selon le Conseil national de la Résistance iranienne (CNRI), des engins de chantier ont également rasé, en août 2025, une parcelle du cimetière Behesht-e Zahra de Téhéran où reposaient des opposants exécutés en 1981.

Pendant que disparaissent les preuves des crimes passés, la machine à exécuter continue de fonctionner. Selon les données du CNRI, au moins 22 prisonniers ont été exécutés les 2, 6, 9 et 13 septembre. Trois autres exécutions ont été signalées les 5, 8 et 14 septembre, soit au moins 25 en moins de deux semaines. Le danger dépasse largement ces seuls cas. L’ONG Iran Human Rights a averti qu’au moins 100 personnes arrêtées après les manifestations de janvier dernier risquaient la peine capitale. Les cas documentés ne couvrent que 13 des 31 provinces iraniennes. Cinq de ces procédures visent des femmes, et au moins autant ciblent des personnes mineures au moment des faits reprochés. Sur l’ensemble de ces dossiers, seuls cinq ont été publiquement reconnus par des sources officielles, ce qui laisse penser que le nombre réel pourrait être plus élevé.

Un nouveau rapport d’Amnesty International, publié à l’occasion du quatrième anniversaire du soulèvement «Femme, vie, liberté», aide à comprendre pourquoi ce cycle se poursuit. Amnesty a identifié 87 responsables iraniens susceptibles de faire l’objet d’enquêtes pénales pour leur rôle présumé dans des crimes contre l’humanité commis lors de la répression de 2022. Beaucoup, souligne l’organisation, occupent toujours des postes de pouvoir; certains ont même été promus. Intitulé «Les architectes des atrocités», le rapport s’appuie sur 270 entretiens ainsi que sur l’examen de plus de 2000 vidéos, documents divulgués, dossiers judiciaires et preuves médico-légales. Il documente des homicides, des actes de torture, des disparitions forcées, des viols et des persécutions, et retrace la chaîne de la répression depuis les plus hautes instances de sécurité jusqu’aux autorités locales.

La démolition de Gohardacht, l’exécution de manifestants et l’impunité des responsables obéissent à une même logique: effacer les preuves, empêcher que justice soit rendue et répandre la peur. Le pouvoir veut priver les familles des victimes de 1988 des éléments nécessaires à la justice et faire comprendre à une nouvelle génération que manifester peut conduire à une condamnation à mort. C’est pourquoi des Iraniens et des défenseurs des droits humains se rassembleront aujourd’hui devant le siège des Nations unies. Cette manifestation sera à la fois un hommage aux victimes et un avertissement urgent concernant ceux qui peuvent encore être sauvés. Dans la ville où se concentre chaque mois de septembre la diplomatie mondiale, les exécutions en Iran ne doivent pas être reléguées derrière les négociations nucléaires et les préoccupations de sécurité régionale.

Les Nations unies et leurs Etats membres doivent demander l’arrêt immédiat des exécutions ainsi que la préservation de Gohardacht et des autres sites susceptibles de contenir des preuves de crimes contre l’humanité. Ils doivent également réclamer un accès indépendant aux prisons, le droit pour les personnes condamnées à mort de choisir leur avocat et l’ouverture d’enquêtes pénales sur ceux qui ont ordonné et exécuté la répression. Si le monde attend que les murs de Gohardacht aient disparu et que les condamnations à mort aient été exécutées, les déclarations tardives ne rendront ni les preuves détruites ni la vie aux prisonniers.

Hamid Enayat est un analyste iranien basé à Paris.