Une association citoyenne lance un gros pavé dans la mare aux canards (boiteux): l’initiative «Non aux F-35», qui demande, dans une disposition transitoire à l’article constitutionnel sur l’équipement de l’armée, que la Confédération renonce à l’achat d’avions de combat américains «de type F -35». Des avions que les militaires américains contrôleront même après qu’ils ont été achetés et mis en service par la Suisse… à moins que le peuple y mette le holà. L’initiative a été lancée le 28 avril, elle a jusqu’au 28 octobre de l’année prochaine pour aboutir avec au moins 100’000 signatures valables.
La guerre entre humains n’a jamais cessé sur la planète depuis qu’humains il y a. On pouvait croire qu’elle avait cessé en Europe depuis 1945, si on oubliait celles née de l’éclatement de la Yougoslavie et quelques autres qu’on s’empressait de croire mineures (Chypre, Irlande du Nord), mais l’agression russe de l’Ukraine a remis les compteurs à l’heure: la guerre est de retour en Europe, sans avoir quitté pour autant le reste du monde. Tous les gouvernements européens gonflent, ou se préparent à le faire, leurs dépenses militaires et leurs achats d’armes (le plus souvent américaines, comme s’il était encore de temps de croire qu’on allait avec cela calmer Trump). La Suisse ne fait pas exception: nos illustres galonnés veulent les 30 avions de chasse américains F-35A que le crédit voté en 2020 permet d’acheter, mais considèrent qu’ils ne suffiront pas et veulent 30 avions de chasse supplémentaires. En même temps, ils veulent rendre le service civil moins attractif, imposer une journée d’«information» sur l’armée à chaque femme en âge de se rêver militaire, le conseiller fédéral Martin Pfister, ministre de la Défense, veut une hausse de l’impôt indirect, la TVA, pour financer son programme d’armement, et la Société suisse des officiers réclame 100 milliards pour l’armée.
En 2020, lors de la votation sur l’achat des F-35, l’alors conseillère fédérale Viola Amherd avait assuré que la Suisse ne paierait pas un franc de plus que ce qui était prévu par le contrat d’achat, pour un prix qu’elle présentait comme un prix fixe – son successeur, Martin Pfister, l’a lui-même affirmé, avant de soupirer que comme on n’est pas les plus forts, faut s’écraser… Viola Amherd avait pourtant été avertie par le Contrôle fédéral des finances que le «prix fixe» n’était qu’une illusion… Elle a dû finalement s’en rendre compte, puisqu’elle a démissionné de son mandat avant que l’achat des F-35 devienne un scandale – l’un de ses lointains prédécesseurs, Paul Chaudet, lui, avait attendu que le scandale des Mirage éclate pour démissionner, comme quoi, on apprend quand même quelque chose de l’histoire…
Le Département fédéral de la défense, et la ministre elle-même, ont tout fait, d’abord pour que la Suisse achète un nouvel avion de combat alors qu’ on pouvait douter, et qu’on doute encore, que cela soit nécessaire, ensuite pour qu’on achète des F-35 américains, quitte à bidouiller les évaluations pour que ce soit cet avion qui soit choisi et qu’on oublie que les systèmes de communication de cet avion restent sous contrôle américain même après que l’avion a été vendu à des Etats étrangers, enfin pour faire croire que le prix négocié avec l’avionneur, Lockeed Martin, était un prix fixe, qui ne saurait grossir de quelque surcoût: cet argument, d’une fausseté absolue, a sans doute été déterminant pour convaincre d’abord les commissions de politique de sécurité des Chambres, puis le parlement, d’approuver l’acquisition des F-35 et empêcher que le peuple se prononce sur ce choix (il n’a été consulté que sur le montant de l’achat, qu’il n’a approuvé d’un cheveu, à 50,1%, justement parce que le Conseil fédéral avait assuré que le prix des gros navions de combat est un prix fixe). Et puis, patatras! le Conseil fédéral a fini par admettre publiquement ce qu’il savait déjà et que le Contrôle fédéral des finances lui avait déjà confirmé: qu’il n’y avait pas de «prix fixe» qui tienne et qu’on ne pourra pas éviter de payer entre 650 millions et 1,3 milliard de plus que prévu (sauf à acheter moins d’avions que décidé, ou de renoncer carrément à acheter ceux-là). En attendant sans doute qu’on nous annonce que le surcoût sera encore plus gros que celui auquel on s’est résigné.
Au passage, on a appris que tout pays qui veut acheter du matériel militaire auprès d’une entreprise étasunienne doit en obtenir l’autorisation du gouvernement des USA. Et que le droit étasunien interdit à l’Etat fédéral d’enregistrer une perte dans une transaction portant sur du matériel militaire, et impose que tout surcoût soit répercuté sur le prix de vente du matériel vendu, sauf si ce surcoût est imputable au gouvernement américain – et comme ce n’est pas le cas s’agissant des F-35, faut payer – ou renoncer à l’achat. Ce que le Conseil fédéral refuse d’envisager, parce que «changer de fournisseur ferait perdre trois ans». Changer de dealer, en effet, ça fait perdre un peu de temps.
Alors, déjà que le choix du F-35 est entaché de fortes suspicions de manipulations dans l’évaluation des différents appareils et avionneurs en concurrence, qu’il ne garantit pas l’«interopérabilité» de nos avions de combat avec ceux de nos voisins (la France a choisi son propre avion, le Rafale, l’Autriche a choisi l’Eurofighter…) et que son avance technologique est sans pertinence pour la défense de l’espace aérien suisse, fort congru, apprendre qu’il pourrait coûter jusqu’à 25% de plus que ce qui a été voté par le parlement, devrait précisément convaincre de renoncer à cet achat. Mais le Conseil fédéral ne veut pas y renoncer. Il préférerait acheter moins d’avions (mais toujours des F-35…) ou demander un crédit complémentaire au parlement. S’écraser, c’est un métier: le conseiller fédéral Martin Pfister, ministre de la Défense, se déclare prêt à signer de nouveaux contrats avec les Américains. En leur disant merci, bravo, vous êtes grands, vous êtes forts, vous êtes les meilleurs. On croirait entendre Infantino. Ou Vance. Ou Millei.
Y’a pas à dire, on est bien gouvernés. Par Trump.