Le 8 mars dernier, l’initiative fédérale du PS et des Vert·es pour un fonds climat a été passée par-dessus bord par plus de 70% des votants. Ce naufrage a déclenché une déferlante de commentaires peu aimables envers les écologistes et leurs «échecs à répétition». Les électrices et électeurs, quant à eux, sont dans un autre état d’esprit: ils savent que la planète est en danger. Pas seulement le climat, mais la biodiversité, les ressources énergétiques vu la gloutonnerie du numérique, les inégalités… On dirait que plus la menace est grande, plus la population se méfie des écologistes, perçus comme l’incarnation du danger.
«Ce fonds s’investissement, c’est jeter de l’argent par les fenêtres», s’énerve un élu UDC à la radio. «Le plus important c’est de s’adapter au réchauffement plutôt que de courir après les gaz à effets de serre!» Un de ses collègues PLR a une idée encore plus futée: «Il faut juste équiper la population de climatiseurs pour tenir le coup lors des canicules. Parce que le climat, lui, ne changera plus»! Voilà comment on torpille la lutte contre le désordre climatique!
Curieusement, personne, ni dans la campagne de votation, ni après, n’a fait référence à la condamnation prononcée en avril 2024 contre la Suisse pour l’insuffisance de sa politique climatique par la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), suite à l’action judiciaire des «Aînées pour la protection du climat». Le parlement et le Conseil fédéral se sont indignés de l’outrecuidance de ces «juges étrangers» à venir se mêler de ce qui ne les regardait pas: pour la droite, «la politique climatique du Conseil fédéral est la bonne: la Suisse s’est dotée de lois adéquates pour tenir les promesses de l’accord de Paris, (pour autant qu’on les applique) il n’y a donc pas lieu de donner suite au verdict de la Cour. Sauf qu’il est contraignant et son application contrôlée.
De leur côté, les climatologues tirent la sonnette d’alarme: en Suisse, le réchauffement s’élève déjà à + 3°degrés: «Dans la situation géopolitique actuelle, il y a peu d’espoir que les objectifs fixés antérieurement soient atteints. Un réchauffement global de 2,5° est vraisemblable.»
Mais que vient faire ici la situation géopolitique invoquée par les spécialistes? Il se trouve qu’en mars dernier, le fond climat ne fut pas le seul à agiter l’opinion publique: on a vu apparaître, en douce, un autre fonds étatique de 6 milliards, à l’usage discrétionnaire du conseiller fédéral Martin Pfister pour des achats d’armements. Ah! Si seulement ces deux fonds avaient été soumis au vote en même temp: le NON aurait peut-être changé de camp! En effet, il n’y a rien de plus funeste pour l’écologie et l’humanité que les armes et les guerres. Jusqu’ici, on racontait les combats en indiquant le nombre de frappes, le nombre des morts, les édifices publics détruits. Les atteintes à l’environnement n’étaient que des dommages collatéraux.
Ce n’est plus le cas: les attaques contre les infrastructures, les sols cultivables, les eaux , les habitations et les civils font partie d’une stratégie délibérée de dissuasion: le but est de rendre la terre inhabitable pour longtemps, comme à Gaza. Mais c’est aussi une bombe climatique! L’observatoire britannique des conflits et de l’environnement estime que les activités militaires représentent des tonnes d’émissions de gaz à effet de serre, et que si les armées étaient un pays, il serait le quatrième plus gros pollueur de la planète. Ainsi donc, le refus du fonds climat et la création d’un fonds d’armement représentent un double crime contre les conditions de vie sur cette terre.
Et maintenant?
«Les écologistes perdent mais persévèrent» titrait Le Temps le lendemain de la votation sur le fonds climat. «Nous n’abdiquerons pas!» confirme Lisa Mazzone présidente des Vert·es suisses. J’ai quelques doutes: ne faudrait-il pas, parfois, adopter des stratégies moins classiques et attendues? Mettre de l’émotion dans le récit climatique?, Elargir les perspectives? «La pensée écologiste est absente du débat géopolitique, comme si le climat, la biodiversité, la pollution étaient devenus des thèmes à part, hors sujet», remarque Thomas Legrand dans Libération.
Sur mon ordinateur, la boîte mail est saturée jour après jour de messages d’ONG, tous convaincants, implorants, comme si nous lecteurs et lectrices, envahis par la honte de l’impuissance, nous pouvions apporter une aide décisive. Je voudrais revoir les activistes du climat des années 2018–19, quand le Covid et les désordres géopolitiques ne leur avaient pas encore coupé les ailes: Il faudrait que ça reparte!
Rejoindre aussi les plus joyeuses, combatives, déterminées: les «Aînées pour le climat», qui, elles non plus, ne lâchent rien et qui maintiendrons sous surveillance la manière dont la Suisse se plie à la condamnation par la Cour de la Convention européenne des droits de l’homme.