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La neutralité suisse détournée au service d’intérêts particuliers

A l’approche du scrutin fédéral sur la neutralité, Anne Sophie Gindroz analyse les enjeux économiques de cette initiative et ses conséquences sur la politique humanitaire de la Suisse.
Votation fédérale

La neutralité fait partie intégrante de l’identité des Suisses et des Suissesses. Mais dans la pratique actuelle, elle est mise à mal: on en ferait trop, ou pas assez. Il est donc facile de se laisser séduire par une initiative qui promet de «clarifier les choses». Chacun·e peut être tenté·e de trouver réponse à ses doléances dans une définition plus stricte de la neutralité, censée mettre un terme au «deux poids, deux mesures» tant décrié de la politique suisse.

Pour les un·es, une neutralité plus stricte signifierait cesser d’acheter du matériel militaire à l’industrie de l’armement israélienne, alors qu’Israël étend son occupation des territoires palestiniens en éliminant ce peuple. Pour les autres, elle signifierait au contraire n’imposer aucune sanction et maintenir des relations normales même avec un Etat agresseur ou génocidaire.

C’est cette seconde vision que propose l’initiative sur laquelle nous sommes appelé·es à nous prononcer le 27 septembre – une vision qui pourrait contenter aussi bien celles et ceux pour qui les sanctions ne devraient jamais être prises, «parce qu’elles ne touchent pas les puissants mais font souffrir les peuples», que celles et ceux pour qui «imposer des sanctions, c’est déjà prendre parti». Mais pour les initiant·es, et M. Blocher en tête, des sanctions constituent surtout un frein à leurs affaires. D’où les moyens colossaux investis dans la campagne par ceux et celles qui en attendent un retour sur investissement.

On peut légitimement débattre du fait qu’un boycott nuit souvent davantage à la population d’un pays qu’à ses dirigeants. Mais entretenir des relations commerciales – qui plus est dans le domaine de l’armement – avec un pays qui bafoue le droit humanitaire, n’est-ce pas plus nuisible encore aux victimes d’attaques indiscriminées, aux populations visées par un nettoyage ethnique, aux groupes ciblés par un régime d’apartheid, aux civils détenus arbitrairement, torturés systématiquement et exécutés?

Selon les initiant·es, la Suisse devrait utiliser sa neutralité pour jouer un rôle de médiatrice. Mais la Suisse est-elle plus crédible dans ce rôle si elle défend – au besoin par des sanctions – ses valeurs humanitaires et le droit international, qui sert justement de cadre aux négociations de paix? Ou si elle continue de commercer avec des parties en conflit?

Cette initiative brandit la neutralité comme un rempart contre la guerre. Mais garantir l’absence de sanctions pour commercer même là où la guerre fait rage, n’est-ce pas donner aux belligérants les moyens de poursuivre leur politique d’agression, d’occupation ou d’oppression?

On peut continuer à tergiverser pour savoir si trop ou trop peu de fermeté dessert notre neutralité. Mais invoquer la neutralité pour justifier le commerce libre avec des parties en conflit – comme le fait cette initiative – revient, à coup sûr, à la trahir.

Anne Sophie Gindroz est auteure et ancienne humanitaire neuchâteloise.