La peur ne se commande pas. Elle est subie. Elle s’inscrit dans le corps, elle hante l’esprit. Elle fait sa loi. Elle naît de nos fantômes obscurs, elle naît aussi au grand jour d’événements, de situations identifiés comme dangereux. Mais qui identifie le danger? Qui lui attribue sa gravité?
92% des Français déclarent avoir peur. De la fin du monde, de la fin de leur monde. Pathologie de l’époque. Chacun personnalise sa gamme d’effrois, mais certains motifs d’angoisse sont communs à tous. Cauchemars modernes.
L’avenir semble promis à s’accomplir en apocalypse.
Les pouvoirs se saisissent des risques. Ils les nomment, ils les canalisent, ils les pondèrent. Ils ne les créent pas, mais les constituent en motifs de crainte, les amplifient. Et en font bon usage, car la peur est politique: elle invite à obéir à qui saura protéger du danger. La citoyenneté dépossédée, au nom de la nécessité: adviennent états d’urgence et lois d’exception, liberté recadrée, ou plutôt redéfinie au regard de l’impératif sécuritaire.
De façon toujours plus nette, la passion de l’anxiété – qui pourrait s’apparenter à une profonde névrose collective – se double d’une étonnante ardeur pour les histoires horrifiantes. Les tueurs en série, de préférence sous leur dénomination anglo-saxonne, les zombies et vampires divers font un malheur sur les écrans ou en librairies. Le grand frisson ou juste la confuse perception de la place qui nous est consentie dans les rapports de pouvoir? Triomphe du manichéisme, de la lutte du Bien et du Mal, avec majuscules comme les aiment les Américains? En tout cas, mise en scène d’un monde mortifère.
La peur a bien sûr ses raisons. Souvent, elle paraît réaliste, une expression du bon sens. C’est même ainsi qu’elle prépare les soumissions: en toute «logique». A quoi peut bien servir d’affronter un danger avéré? On connaît l’inusable question: aurais-je été du côté des «collabos» ou aurais-je surmonté la peur, trouvé le courage de résister? Autrement dit, aurais-je refusé d’admettre qu’il n’y avait pas d’autre réalité possible? Défataliser la peur, pour commencer à refuser la passivité.
La nouvelle livraison de Manière de voir1> «Les stratégies de la peur», Manière de voir, n° 208, août-septembre 2026, bimestriel édité par Le Monde diplomatique., «Les stratégies de la peur», rappelle dans un premier chapitre quelques moments exemplaires de son histoire, et comment de vieux effrois deviennent des légendes prêtes à revivre. La deuxième partie s’intéresse aux usages de l’apocalypse, au rôle de l’émoi dans le maintien de l’ordre. Sa prégnance dans la culture de masse fait l’objet de la section suivante, de Freddy à Satan… Le dernier chapitre voudrait donner le courage de ne plus ignorer la peur, pour mieux la surmonter. Il salue certaines splendides manifestations d’arrachement à sa puissance.
Notes