Skip to content

Le Courrier L'essentiel, autrement

Je m'abonne

Des mots, des chiffres, un anar

L’IMPOLIGRAPHE

Je me l’étais promis: «Ne parle plus de la canicule, tout en a déjà été dit, tu ne pourrais rien en dire de plus qui vaille d’être dit.» Et puis voilà que des dizaines d’organisations, dont quelques-unes me comptent au nombre de leurs membres, et des centaines de camarades, m’invitent à manifester samedi 19 septembre contre des «étés à 50 degrés». Parce que des étés à 49 degrés seraient acceptables? Serait-ce une nouvelle forme rituelle des appels à la mobilisation lancés en Suisse, que de fixer des limites quantitatives à ne pas dépasser: pas plus de dix millions d’habitants, pas plus de 50 °C?

Est-ce parce que nos adversaires aiment moins les mots que les chiffres qu’il conviendrait de les imiter? Ils s’en servent pourtant, des mots – mais pour leur enlever leur sens, ou le changer. Leur faire dire le contraire de ce qu’ils signifient – ou ne rien leur faire dire du tout, pour faire place nette aux chiffres qui ne disent rien non plus, sinon ce qu’on veut leur faire dire. D’où la passion de la droite pour des exercices budgétaires dépouillés de leurs contenus politiques et réduits aux chiffres des dépenses et des recettes. D’où le totem de l’«équilibre», le tabou de l’endettement, le fétichisme des «économies», l’allergie aux dépenses sociales et culturelles. Les mots peuvent devenir des actes, les chiffres ne deviennent que d’autres chiffres.

A ceux qui n’ont de mots que pour ne rien dire, ou ne rien faire, nous pouvons opposer nos mots à nous. Des mots qui disent et invitent à faire. Des mots qui peuvent être des armes contre les chiffres. Des mots, comme ceux-ci1, de l’un des plus grands géographes du XIXe siècle, anarchiste, communard, réfugié en Suisse (du temps où la Suisse était terre d’asile pour les révolutionnaires de toute l’Europe), membre de la Fédération jurassienne, ami de Kropotkine: «Attendons toutefois, attendons avec confiance; le jour viendra! Les dieux s’en vont, emmenant avec eux le cortège des rois, leurs tristes représentants sur la tête. L’homme apprend lentement à parler le langage de la liberté; il apprendra aussi à en pratiquer les mœurs.» (Elisée Reclus, Histoire d’une montagne)1>Elisée Reclus, Histoire d’une montagne – Histoire d’un ruisseau, Libertalia, 2023..

Elisée Reclus comme lecture d’été, en regardant les incendies aux portes de Madrid et de Bordeaux, ne nous console pas plus des flammes qu’il ne pouvait nous rendre sourd au déferlement de connerie du Mondial de foot, mais quand il nous raconte l’histoire d’un ruisseau qui devient fleuve, il la conclut, en foutu optimiste, comme il nous convient: «Les peuples se mêlent aux peuples comme les ruisseaux aux ruisseaux, les rivières aux rivières; tôt ou tard, ils ne formeront plus qu’une seule nation, de même que toutes les eaux d’un même bassin finissent par se confondre en un même fleuve. L’époque à laquelle tous ces courants humains se rejoindront n’est point encore venue: races et peuplades diverses, toujours attachées à la glèbe natale, ne se sont point reconnues comme sœurs; mais elles se rapprochent de plus en plus; chaque jour elles s’aiment davantage et, de concert, elles commencent à regarder vers un idéal commun de justice et de liberté. Les peuples, devenus intelligents, apprendront certainement à s’associer en une fédération libre: l’humanité, jusqu’ici divisée en courants distincts, ne sera plus qu’un même fleuve, et réunis en ce seul flot, nous descendrons ensemble vers la grande mer où toutes les vies vont se perdre et de renouveler.» (Histoire d’un ruisseau)

Et c’est ainsi que les révoltes individuelles deviennent de grands mouvements qui changent les choses: en se rejoignant. Comme d’innombrables petits ruisseaux en rejoignent un, sorti d’un glacier (tant qu’il y en a), pour former un torrent, qui devient rivière, puis fleuve. Et crée la Camargue…

Faut pas désespérer des temps à venir: ils ne sont pas forcément ceux que nous mitonnent les Trump, Poutine, Xi, leurs épigones et leurs seconds couteaux. Il y a des mots, des forces, des voix, des gens qui peuvent nous tirer vers le haut.
Encore, évidemment, faut-il pouvoir et vouloir les lire, ces mots. Les rencontrer, ces forces. Les écouter, ces voix.

Notes[+]

* Vice-récurateur autoproclamé du Collège de patapolitique et Grand Dugong de l’Oupopo.

Chronique liée