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Le Courrier L'essentiel, autrement

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Du bon usage des canicules

L’IMPOLIGRAPHE

En 1921, Charles-Ferdinand Ramuz écrit Présence de la mort. Un roman apocalyptique qui nous raconte, à hauteur des rives du Léman, la consumation annoncée du monde. Ramuz écrit dans une langue qui n’appartient qu’à lui, qui ressemble à une langue parlée mais n’est parlée par personne. Son livre est à lire à haute voix pour qu’on entende cette voix qu’on ne peut entendre qu’ainsi. Il ouvre son récit, écrit en 1921, par cette annonce qui semble évoquer aujourd’hui le refus obstiné d’entendre les avertissements lancés depuis des décennies à propos du changement climatique: «Alors les grandes paroles silencieuses vinrent: le grand message fut envoyé d’un continent à l’autre par-dessus l’océan. La grande nouvelle chemina toute cette nuit-là au-dessus des eaux par des questions et des réponses. Rien pourtant ne fut entendu.»

On relit ce livre plus d’un siècle après sa publication. Aujourd’hui, comme Ramuz le raconte, il fait chaud, fait chaud depuis une semaine, et la chaleur va durer. Très chaud la journée, trop chaud la nuit. On subit une canicule dans un pays dont le climat se réchauffe deux fois plus vite qu’ailleurs. Qu’aura-t-il appris de ce moment, ce pays? Rien de plus que des moments précédents, pas même que la climatisation d’un espace réchauffe tous les autres. On attend simplement que la canicule se termine, qu’on revienne à des températures normales, sans s’apercevoir que ce sont les canicules qui deviennent la normalité estivale, et que s’il a fait très chaud cet été, il fera encore plus chaud les étés prochains. On est pressé d’en revenir à nos comportements habituels sans admettre qu’ils sont devenus suicidaires. Individuellement (on croise toujours des gens qui joggent en plein cagnard…) et collectivement. Et on oublie, évidemment, que tout le monde n’est pas «caniculé» à la même enseigne. Plus on est pauvre, vieux, handicapé, mal logé, malade, pas bien dans sa tête, plus on souffre. Et moins on peut échapper à cette souffrance. Il n’y a dans la loi aucun seuil de température au-delà duquel un locataire aurait le droit d’exiger une réduction de son loyer, ou des travaux d’isolation de son logement, même les plus simples, comme la pose de stores extérieurs. Et comment vit-on dans les cellules de Champ-Dollon en temps de canicule? Quelle température fait-il dans ce sarcophage de béton quand il fait 37° à l’ombre dehors?

Peut-être que cet été, où bien des records de chaleur auront été battus, sera finalement moins chaud que tous ceux qui lui succéderont. On aimerait – optimisme de la volonté – considérer que le présent épisode provoquera, plutôt qu’une angoisse qui enferme, une prise de conscience et des prises de décision qui seraient autant de ruptures avec les politiques passées et les comportement devenus habituels. On aimerait que ce passage de la prise de conscience à la prise de décision se fasse, mais on en doute. Les responsables, et les coupables, de notre cuisson à l’étouffée seront morts et incinérés en laissant comme héritage aux générations suivantes la tâche de réparer les conséquences de leurs actes, ou de tenter d’y survivre.

Est-on prêt à se doter des outils pour organiser notre vie sociale dans un environnement climatique dont nous n’avons d’expérience que celle acquise peut-être dans un voyage d’agrément? On sait ce qu’il faudrait faire, à court terme: moins de voitures en ville, moins de zones pavillonnaires, moins de voyages en avion, moins de malbouffe, moins de pesticides dans l’agriculture, un temps de travail réduit. Le fera-t-on? Le changement, le vrai, ça casse et ça fait mal. Alors, on fait tout pour ne pas l’assumer ou le reporter. Ou le réduire à une apparence. Ou annoncer que les progrès de la technologie le rendront inutile. Que quand l’IA réfléchira à notre place, on n’aura plus à se réchauffer les neurones pour trouver le moyen de sortir du merdier dans lequel nous nous sommes nous-mêmes mis. La technologie va nous sauver? Foutaise: chaque datacenter (et ils se multiplient) bouffe autant d’énergie, rejette autant de CO2 et contribue autant au réchauffement qu’une ville moyenne. Et la bagnole électrique, la fabrique-t-on dans de petits ateliers écoresponsables? Et d’où vient l’électricité qu’elle consomme?

Le déni du changement climatique et de ses causes anthropiques ne tombe pas du ciel ni ne surgit des tréfonds de l’inconscient; c’est un calcul, un investissement dont certains tirent de grands profits. Et ceux qui les captent ne vivent pas dans des immeubles sociaux construits dans les années soixante sans aucune isolation thermique. C’est une bataille à mener contre les compagnies pétrolières et les géants des énergies fossiles, contre le consumérisme et la désinformation. Contre tout ce qui s’est organisé depuis des décennies pour nous faire perdre du temps: quelques jours avant la canicule, on s’inquiétait encore de notre approvisionnement en pétrole. Et que proposait-on en Suisse, quelque jours avant que la centrale nucléaire de Beznau soit mise hors service parce qu’il devenait impossible de la refroidir à cause du réchauffement des eaux de l’Aar? De construire de nouvelles centrales nucléaires, qu’on mettra de plus en plus souvent hors service puisque les canicules seront de plus en plus fréquentes.

En exergue de Présence de la mort, Ramuz confie que son livre, il l’a écrit «en souvenir d’un été où on a pu croire que ce serait ça». Et on l’a relu en un été où on aime croire que ça ne sera plus ça, et où on se demande si la peur pourrait enterrer le déni, être bonne conseillère, provocatrice des actions nécessaires que la raison ne suffit pas à faire entreprendre. «Je ne veux pas que vous ayez de l’espoir, je veux que vous paniquiez», avait lancé Greta Thunberg à Davos…

Alors, «vive la canicule», si elle faisait finalement admettre la réalité d’un changement climatique par ceux qui se plaisaient à le nier ou à nier que les humains y soient pour quelque chose, et si elle permettait les changements, tous les changements nécessaires, pour que le monde reste vivable aux humains qui succéderont à ceux qui sont prêts à le rendre invivable à tous les autres qu’eux-mêmes.

Pascal Holenweg est vice-récurateur autoproclamé du Collège de patapolitique et Grand Dugong de l’Oupopo.

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