Skip to content

Le Courrier L'essentiel, autrement

Je m'abonne

De MeToo à Bétharram: «resacraliser l’enfance par la Constitution»

Face aux violences sexuelles et institutionnelles, l’indignation ne suffit plus. Bernadette Céline Ondobo Ebodé, élue locale en Ile-de-France, appelle à dépasser les promesses politiques pour élever la protection de l’enfance au rang de principe constitutionnel supérieur.
France

Les dernières années ont révélé une affligeante réalité planétaire: les violences faites aux femmes et aux enfants demeurent massives, transversales et insuffisamment prévenues. De #MeToo au scandale Jeffrey Epstein, des violences révélées dans les institutions éducatives, religieuses ou sportives jusqu’à l’affaire de Bétharram, en France, un même constat s’impose: la parole des enfants victimes a trop souvent été ignorée, retardée ou rendue inaudible. Ces blessures, parfois irréparables, interrogent moins la seule justice que la capacité de nos démocraties à garantir l’inviolabilité de l’enfance.

L’indignation ne suffit plus

A chaque scandale reviennent les mêmes séquences : émotion collective, marches blanches, déclarations politiques, promesses de réforme. Ces réactions sont nécessaires, mais elles ne constituent pas une politique. Leur répétition révèle surtout l’incapacité de nos institutions à prévenir durablement les violences plutôt qu’à les réparer après coup.

Protéger l’enfance est un devoir politique. Cette exigence n’est pas nouvelle. Dès 1847, Victor Hugo dénonçait le travail des enfants et appelait la puissance publique à mobiliser «toute sa force, toute sa sollicitude, toute son intelligence» pour faire disparaître ces drames. Deux ans plus tard, en soutenant le projet d’Armand de Melun contre la misère, il affirmait que la protection des plus vulnérables relevait de la responsabilité politique. Pour Hugo, l’enfance n’était pas une cause charitable, mais l’un des fondements de la civilisation.

Les obligations précèdent les droits. Dans L’Enracinement, Simone Weil propose une autre perspective essentielle: une société juste se définit d’abord par les obligations qu’elle assume envers les plus fragiles. Cette réflexion éclaire notre époque. Les droits de l’enfant demeurent indispensables, mais ils ne prennent tout leur sens que s’ils s’accompagnent d’une obligation collective de protection.

Faire de l’enfance un principe constitutionnel

Les violences sexuelles, familiales ou institutionnelles révèlent une faiblesse structurelle de nos Etats: ils interviennent trop tard. Il devient nécessaire de passer d’un Etat réactif à un Etat véritablement protecteur, fondé sur la prévention, la coordination des acteurs publics et le suivi effectif des situations à risque. Cette ambition appelle une évolution de notre droit. La protection de l’enfance devrait être reconnue comme un principe constitutionnel garantissant l’inviolabilité de chaque enfant. Celui-ci ne peut être considéré comme le seul titulaire de droits individuels; il constitue un bien commun dont la protection engage urgemment la responsabilité de la Nation.

Cette reconnaissance suppose également un renforcement des moyens de l’Aide sociale à l’enfance, de la Protection maternelle et infantile, de la santé scolaire et de l’ensemble des professionnels de première ligne. Les puéricultrices, les enseignants, les personnels médicaux et sociaux jouent un rôle décisif dans la détection précoce des violences et dans le recueil de la parole des enfants. Prévenir demeure toujours plus juste que se contenter de réparer.

Pour une resacralisation laïque de l’enfance

La République française est laïque. Elle ne sacralise aucune croyance, mais elle reconnaît des valeurs intangibles et des droits fondamentaux. Face à la crise morale qui traverse nos sociétés, elle doit affirmer que l’enfance appartient à ce patrimoine commun qui ne souffre aucun compromis. Resacraliser l’enfance ne signifie pas lui conférer une dimension religieuse; c’est reconnaître qu’elle constitue le premier bien commun de la République. A ce titre, elle mérite une protection placée au sommet de la hiérarchie juridique, à l’abri des alternances politiques et des bousculades de l’actualité.

Une démocratie, nous devons nous en convaincre, se mesure à la manière dont elle protège ses membres les plus vulnérables. L’enfant n’est pas seulement l’avenir d’une nation ; il en est déjà le cœur vivant. Le protéger, l’écouter et lui permettre de grandir à l’abri de la prédation et de la violence n’est pas seulement une politique publique: c’est le critère-même de la véritable civilisation.

Bernadette Céline Ondobo Ebodé est maire-adjointe de Vitry-sur-Seine, France.