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Lettre ouverte à Milo Rau

En réponse au soutien public de Milo Rau à Séverine Chavrier, Hervé Loichemol interpelle le metteur en scène bernois, directeur des Wiener Festwochen. Il questionne le silence de l’artiste face aux accusations des salarié·es et s’inquiète de voir une figure du théâtre politique adopter une rhétorique managériale.
Nouvelle Comédie

Monsieur le Directeur,

Vos travaux théâtraux et vos prises de position sont toujours des moments de grande intensité et de profonde réflexion. C’est donc avec respect et admiration que je m’adresse à vous.

Vous avez récemment signé une lettre de soutien à la directrice actuelle de la Comédie de Genève. Vous y dénoncez, à juste titre, «l’humiliation», «les sanctions», «les entraves», «la violence symbolique et professionnelle infligée à Séverine Chavrier». J’approuve votre geste de solidarité à l’égard d’une personne sanctionnée sans que la clarté n’ait été faite sur ses éventuels manquements ni qu’un procès public ait eu lieu. Ce geste, fondé sur un désir de justice, est bienvenu, comme l’est tout geste de solidarité à l’égard de toute personne dans la même situation. Je vous remercie donc pour votre engagement.

Malheureusement, cette lettre développe une série d’arguments qui m’ont incité à vous adresser ces quelques mots.

L’artiste.

La situation actuelle de la directrice ne résulte pas, comme le sous-entend la lettre, de l’action d’un syndicat mais d’accusations de harcèlement contre des membres du personnel dont vous ne dites rien. Or, comme dans tout cas de harcèlement, ces accusations ne méritent-elles pas qu’on les entende? L’idée qu’un artiste, grand ou pas, puisse se trouver au-dessus des lois relève d’une conception que je croyais dépassée depuis longtemps, en particulier depuis que tant de victimes ont révélé avoir été harcelées et agressées sexuellement par des artistes renommés et ­puissants.

Je ne sais si la parole des victimes est sacrée ou si elle ne l’est pas, mais ne doit-elle pas être entendue? Or cette lettre ne dit pas un mot de ces accusations ni de ces éventuelles victimes.

La femme.

Le procès entamé contre la directrice serait, dit la lettre, «genré». Des propos sexistes ont sans doute été formulés sur les réseaux sociaux mais, à ma connaissance, ils ne l’ont pas été par les victimes du harcèlement. Peut-être avez-vous eu accès au dossier, peut-être disposez-vous d’éléments qui vous permettent d’affirmer que ces accusations sont fausses ou biaisées. Si ce n’est pas le cas, n’est-il pas imprudent de se prononcer sur des faits dont on ignore tout?

L’un des problèmes qui a permis à cette affaire de se développer tient à ce que les faits reprochés ont été rapportés anonymement dans un journal. Les autorités de tutelle se sont emparées de cette affaire et l’ont manifestement très mal gérée. L’anonymat – indispensable pour protéger les victimes – a favorisé les rumeurs que les réseaux sociaux ont alimentées et que les partis politiques ont instrumentalisées. Les résultats des audits n’étant pas encore publics, la mécanique des rumeurs et de l’instrumentalisation a pu prospérer. Cette situation confuse exige donc quelques précautions.

La cheffe d’entreprise.

Cette lettre contient deux autres arguments qui constituent peut-être le fond de cette affaire. Pour justifier votre soutien à la directrice, vous mettez en avant l’atteinte au «rayonnement» de Genève et à la «confiance» dans l’institution «indispensable à toute coopération artistique internationale». Ce vocabulaire m’a étonné de votre part. J’y vois davantage celui d’une banque d’affaires ou d’un office de tourisme que celui de la personnalité artistique que vous êtes. La logique du rayonnement – celle de l’image, du tourisme, du retour sur investissement, in fine celle du marché – a depuis trop longtemps supplanté la logique du service public dont vous dites pourtant que la directrice de la Comédie est une représentante. Or, il semble difficile, voire incohérent, de légitimer la logique du marché, centrée sur la compétition, la performance et le profit (fût-ce celui que rapporte l’image d’une ville ou d’un pays) avec celle du service public, centrée sur sa contestation.

De surcroît, la situation générale ne nous contraint-elle pas à imaginer et à mettre en place des pratiques, non plus fondées sur la performance et la domination, mais qui contribuent à rendre le monde vivable de manière plus ­égalitaire?

Ces contradictions vous conduisent malheureusement à incriminer le syndicat et à vous inscrire dans le discours ultralibéral actuellement dominant: les corps intermédiaires en général, les représentants des salariés en particulier, empêchent, c’est bien connu, les entrepreneurs de faire des affaires. Qu’un entrepreneur fasse des affaires, c’est son métier – puisse-t-il seulement ne pas le faire au détriment des autres et en nuisant à la collectivité. Mais que les artistes adoptent le même vocabulaire et tiennent le même raisonnement est une catastrophe qui montre combien la situation actuelle du théâtre est désastreuse.

Cette lettre ne se contente donc pas de dénoncer, à juste titre je le répète, le préjudice infligé à une personne, mais se présente comme celle d’une caste de dirigeants intouchables qui s’insurgent contre des travailleurs anonymes condamnés à endurer les injustices en silence.

Comprenez-moi bien. Je ne dis pas que les accusations contre la directrice sont fondées, puisque je n’en sais rien. Je ne dis pas davantage que vous vous conduisez comme un patron ultra-libéral, je suis sûr du contraire. Je dénonce la rhétorique de cette lettre qui me semble hélas conforme au délitement idéologique et moral de notre époque. La situation actuelle dans laquelle se trouve empêtrée Séverine Chavrier et, avec elle, tous les responsables politiques genevois est le résultat d’une dérive dont votre lettre est le symptôme.

Un dernier mot. Cette affaire a permis de révéler combien la logique du rayonnement international pénalisait directement l’emploi local. Or, le nouveau bâtiment de la Comédie de Genève n’a pas été construit pour intégrer le marché du spectacle européen. Il a été imaginé pendant vingt ans et créé par une association de professionnels bénévoles pour abriter une troupe artistique permanente. Cet engagement a été trahi par la direction qui a précédé celle de Séverine Chavrier.

Le reste a suivi.
La maladie suit son cours.

Très respectueusement.

Hervé Loichemol, metteur en scène.

Dossier Complet

Malaise à la Comédie de Genève

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